24/01/2008

"Le pain noir", de Hubert KRAINS.

 

"Le pain noir" de Hubert Krains (Ecrivain belge et militant wallon, fils d'ouvriers agricoles hesbignons, né à Les Waleffes le 30.11.1862, mort à Bruxelles le 10.05.1934).

  

     L'auberge de l'Etoile, tenue par Jean Leduc et son épouse Thérèse sur la route de Huy à Tirlemont, avait  été hypothéquée pour éviter la prison à leur fils Alfred en indemnisant l'adversaire qu'il avait blessé au cours d'une rixe. Il avait "mal tourné" depuis quelque temps et ses nombreuses frasques avaient détourné de lui la sympathie de tous. Son père s'était considéré comme déshonoré par lui. Alfred qui était à Liège, en principe, pour apprendre l'ébénisterie ne donna plus de ses nouvelles, ce qui inquiétait beaucoup sa mère.

 

     L'inauguration du chemin de fer Hesbaye-Condroz, joyeusement fêtée au village de G..., sur la Mehaigne, risquait de ruiner pour de bon les tenanciers de l'auberge par le détournement du trafic des voyageurs de la route au profit du train.

 

     Jean était rentré saoul de la fête. Au temps où les affaires marchaient bien pour lui et qu'il avait de l'argent plein les poches, il sortait beaucoup et dépensait sans compter. Incapable de faire du mal à personne mais indolent et bien en peine de prendre des décisions, la nouvelle situation le dépassait.

 

     Thérèse, au contraire, travaillait comme une bête de somme. "C'était une de ces créatures pleines d'abnégation pour qui le plaisir suprême consiste à voir vivre par elles, tranquilles et heureuses, les personnes qu'elles aiment".

 

     Jean eut cependant une idée que Thérèse partagea. Il se ferait jardinier. Il cultiverait son terrain et vendrait ses services à ceux qui en auraient besoin.

 

     Un jour, Thérèse alla rendre visite au vieux cousin Andry, veuf, qui vivait avec sa fille Céline dans une pauvre ferme. Maniaque vivant en sauvage, il détestait le luxe et même le simple confort bien qu'il possédât quelque fortune. Céline avoua à Thérèse qu'elle était amoureuse de Jules Libau, un jeune clerc de notaire, et, qu'ayant tout découvert, son père l'avait battue. La fureur du vieillard était due au fait qu'il "exécrait les petits employés, les pauvres scribes de village, généralement aussi mal rémunérés que des hommes de peine et dont les paletots rapés s'associent dérisoirement avec des mains blanches".

 

     Thérèse ne put refuser à Céline de la laisser voir son amoureux chez elle à l'insu de son père. Là, les amoureux se promenaient au jardin, prenaient le café avec Thérèse et Jean Leduc qui appréciait Jules et regrettait de ne pas avoir un fils comme lui. Jules et Céline passaient ainsi des heures de bonheur et se promettaient le mariage.

 

     Mais  Jules était l'objet des agaceries de la servante de son patron. Il se voulait raisonnable, mais l'image de la jeune fille l'obsédait "avec ses yeux ensorceleurs, la chair affriolante de ses bras nus et ses seins voluptueux, qui, en soulevant d'un mouvement régulier et fort l'étoffe du corsage, semblaient s'offrir d'eux-mêmes à quelque invisible amant".

 

     Les projets de Jean n'avaient pas réussi. Ses récoltes lui rapportaient peu et personne ne l'employait comme jardinier. Il n'arrivait pas à payer les intérêts de sa dette et il vivait avec Thérèse de pain et de légumes. Il souffrait beaucoup  moralement de sa misère, il fuyait les gens et devenait sauvage.

 

     Leur fils Alfred donna enfin de ses nouvelles, il était à Bruxelles et souhaitait que sa mère vienne le voir. Jean s'y opposa, disant qu'il n'avait plus de fils, qu'il l'avait renié. Mais devant le chagrin de Thérèse, il lui donna l'argent nécessaire et lui dit de faire comme elle voulait.

 

     Thérèse n'avait jamais voyagé aussi loin. Ce voyage l'effrayait. En cours de route, un couple engagea la conversation avec elle. Ils allaient aussi voir leur fils qui travaillait dans un Ministère et la femme harcelait Thérèse de questions pour savoir ce qu'il faisait, quelles études il avait faites et où il habitait. Elle fut très embarrassée de répondre, resta très évasive et se rendit ainsi suspecte aux yeux de l'autre. Elle n'osa plus adresser la parole à personne.

 

     Alfred l'attendait à la gare. Elle le trouva admirable avec ses souliers vernis, sa redingote, son chapeau haut de forme et ses moustaches relevées en crocs. Chemin faisant, il nommait pour sa mère les différents édifices qu'ils croisaient sur leur route. Il lui confirma qu'il tenait un estaminet et lui apprit qu'il vivait maritalement avec quelqu'un, ce qui, selon lui, était indispensable dans ce genre de commerce. Elle s'imaginait le genre de filles dont elle avait entendu des marchands parler avec des sourires louches. Elle n'était pas très rassurée d'arriver à la maison de son fils et encore moins quand ils pénétrèrent dans sa rue, la rue du Pommier, étroite, irrégulière et noire comme un trou de taupe.

 

     Sylvie, la maîtresse d'Alfred, lui fit bon accueil, ce qui atténua quelque peu sa première impression négative en pénétrant dans la salle en forme de boyau, très peu éclairée, aux tables sales, aux bancs dont les coussins, crevés par places, laissaient échapper des touffes de crins.

 

     Ils firent encore un tour en ville accompagnés d'un joyeux camarade d'Alfred. Ils burent de la lambic dans un estaminet pour petits bourgeois, tenu par "une grosse Flamande avec des cheveux blonds, des yeux de faïence et des pendants d'or à ses oreilles".

 

     Puis Alfred parut pressé de partir : "-- il fallait se dépêcher si elle voulait rentrer par le dernier train".

 

     Le discours changea. Il l'invita à le suivre dans sa chambre pour parler. Il avait besoin de deux mille francs pour s'agrandir et il les rembourserait très vite. Comme elle lui expliquait la misère dans laquelle son père et elle s'étaient mis pour lui, il se fit plus pressant, et même exigeant, se montrant bourru et brutal. Elle lui donna  deux pièces de cinq francs et un peu de monnaie, presque tout ce qu'elle avait sur elle. Il prit la somme sans mot dire et la fit glisser dans sa poche d'un geste presque méprisant.

 

     A la gare, elle voulut acheter une pipe et du tabac pour son mari. Alfred lui prit les deux francs qu'elle avait préparés dans sa main et ressortit de la boutique avec une misérable pipe et un petit paquet de tabac, elle comprit qu'il l'avait volée. Il la poussa immédiatement dans le train et s'en alla. Elle cria son nom à la portière et il revint l'embrasser sèchement avant de s'en aller sans plus se retourner.

     

     Elle n'osa rien dire à son mari, de peur de l'irriter, et lui ne demanda rien pour ne pas avoir l'air d'encore s'intéresser à son fils. Il avait pourtant espéré quelque chose de positif de cette rencontre, mais le silence de Thérèse trahissait la déception qu'elle avait sans doute enduré.

 

     Jules Libau avait obtenu une place de second clerc, très bien payée, dans une importante étude de Huy. Lui et Céline ne se verraient certes plus aussi souvent mais il lui renouvela sa promesse de l'épouser.

 

     Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Jules n'écrive enfin à Céline via les Leduc comme ils en avaient convenu. Dans sa lettre, il décrivait son installation, donnait l'emploi de ses loisirs, faisait le portrait de son patron, critiquait ses collègues et se flattait d'être déjà apprécié. La santé apparemment déclinante du vieux premier clerc lui ouvrait des perspectives d'avancement.

 

     Jean se sentait abandonné de tous. Il en eut la confirmation lors de l'enterrement de la fille du baron de Sart. L'indifférence qu'il avait rencontrée chez ses anciennes connaissances l'avait profondément peiné et le tourmentait.

 

     Son humeur se chagrina encore davantage lorsque, repassant près de chez son ancien camarade Guillaume, celui-ci le fit entrer et lui fit faire le tour de sa propriété, puis de sa maison. En voyant tant de bien-être, Jean se sentit travaillé par l'envie et la tristesse. A cela s'ajoutait encore que, jadis, il avait été à deux doigts d'épouser Zabeth, la femme de Guillaume, qui était amoureuse de lui, la laissant finalement pour Thérèse. Maintenant, la jubilation de la femme délaissée se laissait deviner en montrant à celui qui en avait préféré une autre tout ce qu'il avait perdu.

 

     Il s'en alla et continua de marcher sans hâte, ne voulant pas rentrer chez lui mais ne sachant où aller. En errant ainsi à l'aventure, il ruminait son passé, il s'en voulait d'avoir cédé devant Thérèse et de s'être fourré dans l'impasse où il se trouvait à présent. Il retouna boire au café où il était déjà passé après l'enterrement et se querella avec des jeunes qui lui demandaient, rigolards, des nouvelles de son fils puis avec le cabaretier qui prenait leur parti et qui lui décocha que lui, il n'avait pas mangé son pain blanc avant son pain noir.

 

      Il claqua la porte et, une fois dans la rue, une rage violente lui emplit le coeur. Il rentra chez lui où sa colère se déchaîna, il s'en prit à Thérèse, cassa une assiette puis ressortit en hurlant qu'il devait faire un malheur. Il courut ainsi jusqu'à la ligne de chemin de fer et plaça une énorme pierre sur un rail. Arrivé plus loin, il fut pris de remords lorsqu'il entendit un train siffler au loin. Il revint sur ses pas mais il était trop tard, le train arrivait. A sa grande surprise, rien ne se passa, il poursuivit sa route jusqu'à la gare. Il supposa que Thérèse, l'ayant suivi, avait ôté la pierre. Il passa le reste de la nuit dans la paille de sa grange et ne reparut devant sa femme qu'à l'aube.

 

     Céline écrivait pour la cinquième fois à Jules qui ne prenait plus la peine de lui répondre. Elle essayait de se persuader que les histoires qui couraient dans le village à son propos n'étaient que des calomnies. Ils se revirent encore une fois chez les Leduc mais il se montrait indifférent et froid. Tout ce que l'amour de Céline lui inspira fut une poussée de désir. Elle refusa tout d'abord le rendez-vous clandestin qu'il lui proposait mais, comprenant que c'était le prix à payer pour ne pas le perdre définitivement, elle accepta finalement.

 

     Peu de temps après, Jules se maria avec une autre.

 

     Alors qu'ils étaient à Huy le 15 août pour la fête septennale qui s'y tenait et que Jean avait tenu à ne pas rater comme étant probablement sa dernière, les Leduc aperçurent leur fils, couvert de loques, errer comme un vagabond au milieu de la foule endimanchée. Jean retint Thérèse qui voulait se précipiter à sa rencontre. Ils abrégèrent leur sortie et rentrèrent chez eux où les attendait une lettre du notaire qui leur avait prêté les quatre mille francs, lettre dans laquelle il les invitait à se mettre en règle pour les intérêts qu'ils n'avaient plus payés depuis deux ans.

 

     Ce soir là, ils ne parvenaient pas à s'endormir et Jean murmura : "—Thérèse, est-ce un grand crime de se tuer ?".

 

     Céline s'était résignée, elle travailla avec ardeur dans la maison qui fut miraculeusement propre. Son père, d'une humeur intolérable à cause de ses rhumatismes et jugeant tout ce travail inutile, salissait volontairement. Elle ne songea même pas à se fâcher. Elle se montra même aimable avec Martin, un jeune voisin qui donnait volontiers un coup de main à Andry et "qui avait suivi, avec une souffrance muette, les ravages du désespoir sur ce petit être qu'il aimait de l'amour le plus humble et le plus profond", lui qu'elle avait rabroué chaque fois qu'il s'était montré gentil avec elle.

 

     La nuit venue, après avoir baisé les mains de son père endormi et brûlé les lettres de Jules, elle sortit à pas de loup pour se rendre au bord de la Mehaigne. Martin, resté à proximité, l'avait suivie, et la rejoignit à temps pour empêcher l'exécution de son funeste projet. Il la reconduisit chez elle.

 

     Le lendemain matin, s'assurant que Andry était occupé dans ses champs, Martin se rendit auprès de Céline et lui dit qu'il la voulait pour femme. Elle lui avoua être enceinte. Il fit quand même sa demande à son père qui lui répondit : "—autant toi qu'un autre".

 

     Quant à Thérèse Leduc, elle finit par perdre complètement l'esprit et Jean se résigna à la laisser interner à l'asile de Saint-Trond comme son médecin le lui avait recommandé. Il continua à travailler chez Davin, le bourgmestre, où il s'était engagé l'année précédente comme journalier. Pour tromper sa solitude, il se rendait parfois chez Andry à la soirée.

 

     "Le mariage de Céline n'avait provoqué aucun changement dans les habitudes de la maison. Le soir, on retrouvait le vieillard dans son fauteuil de bois, Martin à la place qu'il occupait jadis et Céline en face de lui. Comme autrefois aussi Martin fumait sa pipe, Céline cousait ou tricotait et Andry s'endormait après le souper. Martin avait l'air calme d'un homme qui a enfin conquis dans la vie la place qu'il rêvait ; quant à Céline, sa figure, maintenant défraîchie et presque laide, n'exprimait plus d'autre sentiment que celui d'une soumission complète à la destinée".

 

     Martin accompagna Jean à l'enterrement de Thérèse. Elle ne l'avait même plus reconnu lors de sa dernière visite.

 

     De retour chez lui, il sentit qu'il était définitivement seul. Dans la poche d'un tablier il trouva le portrait de son fils.

 

     "Il n'y avait plus d'illusions possibles, cette fois. Sa vie était tout entière derrière lui, comme quelque chose d'irrémédiablement perdu. De tous ses projets, de toutes ses joies, de tous ses espoirs, il ne subsistait rien qu'un souvenir cruel. Des deux êtres qu'il avait le plus aimés, il ne restait rien qu'un portrait effacé et un tablier usé. Autour de lui, tout était dévasté comme après une guerre ; il se trouvait maintenant seul, vieux, sans ressources, sans espérances et sans consolation".

 

     Il s'en alla mourir sous les roues du train qu'un jour il avait tenté de faire dérailler.

 

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15/01/2008

Le Testament, roman de Jean TOUSSEUL

 

"Le testament" de Jean TOUSSEUL.

      (Cinquième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)   

     Malade depuis deux mois, Jean Clarambaux ne quittait pas le village brabançon où, sur recommandation du médecin, il était venu chercher le repos et le silence chez les Chantelier qui l'hébergeraient pour le temps de sa convalescence. Il ne recevait plus que de rares lettres de son pays et ne lisait que celles dont l'écriture lui était familière. Depuis le malaise qui l'avait frappé au beau milieu de son discours au parlement, "le temporel, sanglant et pitoyable, avait pris toutes ses forces pour le mettre finalement en face de l'éternel".

 

     Les Chantelier étaient pauvres. Monsieur, veuf, venu de Wallonie se fixer dans le Brabant flamand, ne percevait qu'une maigre pension qui le faisait vivre modestement, lui et ses deux filles. Jeanne, l'aînée, âgée de vingt neuf ans tenait le ménage et commandait dans la maison. "Elle avait promis à sa mère mourante de veiller sur la maison et le courtil". Elle était en quelque sorte la vestale des lieux. Marie-Rose, dix-neuf ans, était bavarde, étourdie mais prévenante et affectueuse. Madame Chantelier, née Larsimont, avait eu pour ancêtres des censiers lettrés que les armées de Louis XIV avaient ruinés. L'installation de leur pensionnaire constituait un apport inespéré.

 

     Jean se promenait parfois en compagnie de Marie-Rose dans cette campagne "laide comme un purgatoire" tandis qu'il "rêvait de ses féeriques hameaux du bord de l'eau". Ils allaient de fleur en fleur, d'oiseau en oiseau, il lui en disait le nom qu'elle oublierait sur-le-champ.

 

     Le jardin et le verger, douze ares en tout, étaient entretenus par Saturnin, un vieux Wallon protestant originaire du pays de Liège, "fixé au village après avoir travaillé dans toutes les usines de la capitale". "En guise de salaire, on lui donnait quelques francs, quelques repas ; il emportait sa part de fruits, et toute l'herbe du verger pour ses moutons". Sa femme, Sophie, "énorme, rouge, gaie", "venait faire la lessive de la maisonnée au bout du mois".

 

     L'inaction laissait à Jean beaucoup de temps pour rêver, pour se remémorer le passé, les gens, sa vie. "Ses vrais bonheurs avaient été, de  tout temps, des rêveries et de belles images de la nature". Mais après la foi de son enfance et de son adolescence, il avait découvert "le chaos universel". Il avait désormais pour unique image de la vie, des dévorants et des dévorés, "sous la beauté des couleurs, l'encens des parfums, le scintillement silencieux des astres visibles".

 

     Ses pensées étaient amères. Lui qui avait travaillé à l'édification d'une société sage et fraternelle comprenait que les hommes étaient des esclaves qui ne réclamaient que du pain et des jeux qu'ils payaient de leur liberté, de leur travail, de leur vie, tout comme dans l'antiquité. Seul le visage de l'esclavage avait changé depuis cette époque. Il en arrivait à penser que "l'homme était l'ennemi de la société qui voulait s'appuyer sur la solidarité de tous et chacun était isolément à la recherche de l'argent, des jouissances, des honneurs". "Le problème social n'était-il pas insoluble"? "L'égoïsme individuel détournerait toujours la société de ses fins éminentes". Il pensait que le temps était venu d'écrire son testament philosophique.

 

     Un jour, Monsieur Lantin vint demander la main de Jeanne. La perspective de ce mariage n'enchantait pas Jean. Il était convaincu que "le marchand de draps n'était pas le mari qui convenait à mademoiselle Chantelier". Il devait bien s'avouer qu'il se sentait heureux dans cette maison entre les prévenances et les conversations de la jeune, belle et bonne fée qu'était Jeanne et la compagnie du vieux Saturnin qui parlait souvent de son passé lointain. Avant de trouver le sommeil, il revoyait parfois "la belle image de la buanderie : la gorge et les bras blancs" qui s'était imprimée en lui la fois où il vit Jeanne penchée sur sa lessive.

 

     Mais, cela semblait être la règle dans la vie de Jean Clarambaux, "l'éclaircie fut de courte durée". Saturnin quitta brusquement le village pour rentrer au pays de Liège où l'un de ses petits-neveux se trouvait en prison pour avoir refusé de faire son service militaire. L'humeur de Jean s'assombrit de nouveau à mesure que les réflexions au sujet de l'armée, des guerres, des réfractaires, accaparaient ses pensées, ranimaient sa révolte. Il avait honte de ne pas être aux côtés du vieux pour "rallier les consciences distraites ou égarées des pauvres". Monsieur Chantelier parlait de l'incident "avec l'égoïsme d'un septuagénaire pensionné", et mademoiselle Marie-Rose "avec la surprise d'une adolescente qui admirait l'uniforme militaire". Pour mademoiselle Jeanne, les femmes, ne faisant pas la guerre, n'avaient pas le droit d'en parler.

 

     Une sorte de sérénité rentra dans la maison quand Saturnin réapparut. Son petit-neveu n'avait pas quitté la prison et acceptait son sort "avec une résignation de croyant". Il s'affaira aussitôt à réparer les petits dégâts que la forte tempête de la veille avait causés à la vieille maison.

 

     Quelque temps après, Saturnin repartit pour Liège où son petit-neveu avait entamé une grève de la faim. Cette nouvelle fut  source de profonde réflexion pour Jean au sujet du suicide, de la vanité de vivre, de l'existence même de l'espèce humaine. Grâce à la nature vivante "la demeure était entourée d'une sorte de bénédiction" mais "pourquoi la pauvreté l'habitait-elle ? Et pourquoi l'homme malade n'y recouvrait-il pas la santé et la clarté de l'esprit?"

 

     A l'annonce du mariage de Marie-Rose avec Julien Vermaes, le fils de son patron, il pensa "qu'on lui volait un attrait de la maison". Il n'avait vécu que pour ses idées et "n'avait fait que se tromper lui-même sur sa faiblesse". "Malgré son insupportable accent de la capitale", il trouva le jeune homme sympathique.

 

     Saturnin revint de Liège avec de meilleures nouvelles. Il avait su gagner à la cause de son petit-neveu les quelques personnes influentes qui infléchirent les décisions dans un sens favorable. Il était rentré chez lui, fort affaibli mais libre.

 

     Monsieur Chantelier fut engagé comme comptable dans la fabrique de biscuits du père de son gendre. Jean l'enviait un peu. "Il eût voulu se réfugier dans le petit bureau obscur que son hôte décrivait, y perdre sa personnalité, retrouver, chaque soir, une chambre calme où il eût dormi comme une marmotte. Un suicide, se dit-il".

 

     Jean s'estimait trop âgé, malade, enlaidi par un visage grêlé de la petite vérole contractée durant son enfance, blessé par la vie, pour songer à se marier un jour. Cependant, la froide vestale sous les traits de laquelle Jeanne lui était apparue au début, avait progressivement fait place à une jeune femme attentionnée, affectueuse même. L'insensibilité qu'il affichait envers ses charmes physiques était de plus en plus artificielle. Il devait bien s'avouer que, de cette maison, "il aurait bien du mal à s'en aller". Sous la plume subtile et poétique de l'auteur, l'aveu mutuel de leur amour profond finit par s'imposer à eux  avec plus de force que des mots.  Malgré que Jeanne lui avait appris qu'elle ne se marierait pas avec monsieur Lantin,  Jean était incapable de proncer cet aveu, il avait perdu tout contrôle sur sa destinée, il s'abandonnait  en proie à "la résignation née de l'impuissance et de la raison". Ce fut donc elle qui s'avança : "Voulez-vous bien que j'annonce notre prochain mariage à mon père et à Marie-Rose ? – Depuis hier, Jeanne, j'ai remis mon sort entre vos mains".  A cette nouvelle, la joie fut générale dans la maisonnée.

 

     Jean avait envoyé sa démission au parlement. Il tournait le dos à son existence de tribun pour retourner à la vie pour laquelle il était réellement fait, celle de l'homme sans nom et sans idée, simple, heureux de la présence caressante d'une femme aimante, dans une petite maison au verger peuplé des êtres vivants que la nature y avait réunis.

 

     Il se trouva un salaire en écrivant des amplifications poétiques pour une revue dont il avait connu le directeur au collège. Il n'y "parlerait plus des hommes, mais des phénomènes de la nature, des fleurs, des bêtes qui jamais ne le décevraient, ne le rendraient malade". "Pour avoir de temps en temps un peu de bonheur, l'homme ne devait pas être trop exigeant dans ses besoins spirituels ou matériels. Il ne devait pas non plus trop élargir le cercle de sa tendresse parce que ses moyens étaient limités et qu'il trébucherait très tôt, de déception en déception et de douleur en douleur. C'était une bénédiction d'ignorer les plaies qu'on ne pouvait panser".

 

     "L'existence de Jean Clarembaux ressemblait au cours d'une rivière qui, sortie d'une montagne, avait bondi de pierre en pierre, durant des kilomètres, entre une double haie de broussailles épaisses, et coulait désormais dans une plaine généreuse, claire, verdoyante".

 

     "On ne parla jamais plus de Jean Clarambaux. Sa vie s'était effacée comme le feuillet d'un livre sous un autre feuillet que tournent des doigts indifférents. Parfois, au loin, un homme ou une femme se souvenait encore de son étrange visage d'inspiré du temps passé, mais son nom se perdit bientôt et, au village gris du bord de l'eau, on ne sut jamais qu'il vivait son testament dans un jardin d'exil où le visitaient souvent les silhouettes des vieux morts du pays délaissé".

 

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10/01/2008

La Rafale - Roman de Jean Tousseul

 

"La rafale" de Jean TOUSSEUL.

      (Quatrième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

     "Le tocsin annonça que la guerre était proche". Des soldats avaient déjà été rappelés mais personne ne s'attendait à l'envahissement de la Belgique puisqu'elle était neutre. On ne comprenait rien aux origines du conflit, le drame de Sarajevo était lointain et mystérieux et un petit village de la Meuse n'avait rien à voir avec cette affaire.

 

     Et pourtant, le 4 août 1914, le tocsin sonna de nouveau pour annoncer l'incroyable : l' Allemagne avait déclaré la guerre à la Belgique. On fit des provisions : farine, sucre, conserves, pétrole,... Agnès, la fiancée de Jean Clarambaux, et toute sa famille avait évacué dans la direction d' Anvers.

 

     M. Nalonsart, Jean Clarambaux et Man, restèrent au village. Il ne se passerait rien, pensaient-ils.

 

     Des nouvelles contradictoires et invérifiables leur parvenaient sur les opérations militaires. Parfois, elles étaient très optimistes, les forts de Liège tenaient bons et les envahiseurs étaient  en déroute. Parfois au contraire, on signalait des uhlans dans le Condroz, pas loin du village. Leur moral en prenait un coup. Jean pensait à Agnès, il se demandait ce qu'elle devenait. Il voyait la maison qu'ils s'étaient choisie quinze jours plus tôt pour s'y établir une fois mariés. "Anxieux de nature, il songea un instant que la belle histoire était finie".

 

     Des bruits couraient sur des massacres perpétrés sur des civils en représailles des tirs de francs-tireurs essuyés par les soldats allemands. M. Nalonsart eut toutes les peines du monde à convaincre Julien Malengraux de se débarrasser de son fusil. Il parlait de faire le bravache et d'abattre le premier Allemand qu'il verrait.

 

     L'approche des troupes ennemies se fit de plus en plus précise. Des fugitifs passèrent sur l'autre rive de la Meuse ainsi que des soldats blessés qui se repliaient. Puis ce furent les premiers éclaireurs Allemands. Il vint de plus en plus de fantassins, et l'armée grise déferla sur toute la région. M. Nalonsart regroupa chez lui Jean, Marie et les voisins les plus proches. Les fusillades s'entendaient tout autour, le grondement du canon se cognait furieusement aux collines, ils bombardaient Namur.

 

     Enfin, ce fut le premier contact avec eux. Jean avait appris leur langue et M. Nalonsart en connaissait quelques mots. Ils purent donc répondre à leurs questions : non, ils n'avaient pas de fusils ; Jean n'était pas soldat car il n'avait pas été conscrit... Ils visitèrent les maisons de chacun et le feldwebel inscrivait ensuite sur la porte la mention : "Zù verschonen". Le bon à ne pas incendier en quelque sorte. Les choses se passaient plutôt bien pour ce hameau car, à quelques centaines de mètres, des civils avaient tiré sur des Allemands, et des maisons avaient été incendiées, des otages torturés puis exécutés.

 

     Un messager apporta une lettre d'Agnès qui écrivait de Folkestone. La guerre serait longue, prévenait-elle. Jean avait repris la classe du second degré après la mort de M. Clocheteux, "le nez sur une police d'assurance". Mais il avait perdu son bel enthousiasme et Man avait vieilli et blanchi. Au fil des jours, des nouvelles arrivaient concernant les conscrits : des morts, des disparus, " le village avait donné ses fils comme autrefois, sous les ducs de Bourgogne et les Rois d' Espagne, au service de qui des jeunes gens d'ici, aux vieux noms d'ici, étaient restés en Lorraine et dans les Pays-Bas".

 

     Pour survivre au village, c'était la débrouille. Julien Malengraux découvrit à la lisière du bois un maigre affleurement de terre-houille qui suffirait quand même à chauffer le village pendant la mauvaise saison. On broyait du froment dans des moulins à café pour faire des crèpes car le pain manquait. On utilisait des morceaux de courroie pour les ressemelages. On dépouillait les bois d'alentour pour se chauffer. On fabriquait du pâté de foie avec des haricots et de la soupe avec des rutabagas ligneux.

 

     M. Nalonsart était allé dans le Luxembourg pour s'enquérir de sa famille. Celle-ci était indemne mais, de son voyage, il revint avec des nouvelles tragiques. A Porcheresse, Ethe, Latour, Bleid, Etalle, Rossignol, Fouches, Izel, et dans toute la Province, les Allemands avaient volé, brûlé, torturé, violé, massacré, commis les pires atrocités sur des prisonniers, des civils, des femmes, des enfants, des religieux.

 

     A Dinant, une ville de sept mille habitants, six cent quinze personnes, dont septante-cinq femmes et trente-cinq enfants, avaient été fusillés. Trois cents maisons sur quatorze cents restaient debout.

 

     Par contre, les Bavarois qui occupaient le village de Jean, se comportaient très humainement. La commandanture, installée au château, distribuait de la soupe aux vieux et aux enfants. Ceux-ci se liaient d'amitié avec Wilhem, Karl, Fritz, et recevaient même du chocolat. L'un des soldats, Arnold, père de dix enfants, comblait de gâteries Mariette et Georgette, deux petites filles blondes, orphelines du 19 août. Un soir, il fut rappelé dans son pays. Avant de partir, il les rechercha pour leur dire au revoir. Jean le conduisit chez elles, dans le hameau incendié. Honteux, le visage chiffonné, il vit dans l'ombre le poêle, le matelas, la table d'osier, le plafond de planches rugueuses, il baissa la tête et souffla dans le fond de son casque : "—Pardon, Madame, pour votre monsieur et votre maison. Pas moi.Moi, cordonnier". A la gare, il se mit au port d'armes et salua Jean qui souleva son chapeau, puis tendit sa main qui disparut aussitôt dans les doigts énormes de l' Allemand. Ce fut sa première compromission.

 

     Une nouvelle lettre d' Agnès apprit à Jean qu'elle était infirmière à Calais et que deux de ses frères s'étaient engagés. Il eut la nette impression que son idylle était irrémédiablement dévastée. Et comme pour confirmer ses pensées, elle cessa d'écrire.

 

     La venue des Allemands avait profondément changé Jean, il ne croyait plus en Dieu. Il devait combler ce vide mais il ne savait pas encore par quoi.

 

     De nouveaux noms s'étaient ajoutés à ceux des morts et des disparus. Ils évoquaient des visages familiers : carriers, mineurs, hommes des fours à zinc, cultivateurs, chaufourniers. Ils étaient tombés dans les Flandres où les combats se poursuivaient.

 

     On apprenait aussi les mauvais traitements que subissaient les prisonniers dans les camps allemands. Les pires tortures leur étaient infligées, on les fusillait au moindre manquement et, torturés par la faim, certains mangeaient du rat ou du savon.

 

     La misère régnait sur tout le pays. Chassés par la famine des cités industrielles du pays de Liège, des mendiants squelettiques allaient de porte en porte pour quémander une pomme de terre, un rutabaga, une croûte de pain, une poignée de froment, une betterave ou un navet. Tout vint à manquer et les Allemands avaient supprimé les distributions de soupe aux affamés du village. Tous les chevaux furent réquisitionnés.

 

     Comme si cette situation n'était pas suffisamment alarmante, les Allemands se mirent à déporter un grand nombre d'hommes valides pour travailler en Allemagne.

 

     L'hiver 1915 fut très rigoureux, on passait la Meuse gelée sans s'occuper du pont de bois, une épidémie de grippe allongea encore la longue liste des morts.

 

     Des réfugiés français, chassés du Département du Nord, furent accueillis au village et aidés autant qu'il était possible en ces temps de disette. Les nouveaux venus s'étaient tout de suite sentis chez eux, ils connurent bientôt tout le monde en se mettant à la recherche de pommes de terre.

 

     Le troisième printemps de la guerre était venu et celle-ci faisait rage. Les Etats-Unis avaient déclaré la guerre à l'Allemagne. "Ce peuple de marchands avait fourni des munitions aux Prussiens jusqu'à l'avant-veille de la rupture". Français et Anglais lançaient des offensives. En Russie, le peuple s'était révolté et le tsar avait abdiqué. Puis, elle signa la paix avec les Allemands et ceux-ci purent ramener des troupes chez nous en provenance du front oriental.

 

     La guerre était vraiment trop longue, les gens n'en pouvaient plus. Les mauvaises nouvelles se multipliaient : le front des alliés s'ébranlait et se déchirait, l'avance allemande roulait jusqu'à soixante kilomètres de Paris. En Flandre, les Britanniques se repliaient sur Ypres. Les trains de blessés allemands se succédaient sans interruption, et on avait transformé les temples de Mons en hôpitaux. La boucherie était horrible.

 

     Le 18 juillet, une terrible offensive avait percé les lignes allemandes au sud de Soissons. Les ennemis furent repoussés en deça de la Marne. Les Français avaient capturé 20.000 hommes et 400 canons. "Ils en ont dans l'aile", répétait discrètement M. Nalonsart. L'occupant réquisitionnait les pneus de bicyclettes et achetait des orties, qu'il destinait au tissage.

 

      Des casques à pointes venus du front occidental logèrent chez l'habitant. Il y en avait un, d'une trentaine d'années, chez Fulvie Legendre. Il était très liant et il confia  à Jean Clarambaux qu'il avait été à Louvain, que cela avait été terrible, qu'il s'était caché dans une cave, que leurs officiers étaient des bandits, qu'ils le payeraient, que l' Allemagne était battue, qu'ils avaient faim chez eux et qu'ils mitrailleraient toute cette canaille. Il s'en alla au bout de deux semaines de repos pour une destination inconnue. Il avait conquis tout le monde avant de partir et chacun lui souhaita bonne chance.

 

     On se mit à se disputer entre voisins pour des idées à propos de la guerre. Les uns, jusqu'auboutistes", voulaient qu'elle continue pour écraser les Allemands jusqu'au dernier mais d'autres, pacifistes, dont Jean se fit le porte-parole, pensaient que la prolongation de la guerre était odieuse puisque l'Allemagne était battue et qu'on allait encore sacrifier en vain des dizaines de milliers d'hommes par "dignité militaire". "Il ne faut plus qu'on tue", répétait-il.

 

     Le maître d'école s'était assuré ainsi de nombreux ennemis. Mais il continuait sa campagne. Il parlait vraiment au nom de la muette misère et de la peureuse torture des faibles. Il était indiciblement fort dans sa solitude.

    

     Jean repensait à Agnès. Sa tante était venue annoncer qu'elle s'était mariée. L'adolescente arrachée à son village par la guerre, perdue dans l'atmosphère de pitié d'un hôpital, les nerfs épuisés par les veilles, n'avait pu résister aux instances de ceux qui mourraient peut-être le lendemain. La guerre avait brutalisé des millions d'idylles. On ne séparait pas impunément, pour des années, des êtres qui avaient faim l'un de l'autre.  "Il faut pardonner, Clarambaux", disait M. Nalonsart. Il avait répondu d'une voix sourde : "j'ai pardonné".

 

     A partir des Flandres, les Belges avaient lancé l'offensive. Le 14 octobre 1918, dans le brouillard de l'aube, Belges, Français, Anglais, précédés par une pluie de fer et de feu, s'étaient rués à l'assaut des lignes ennemies et les déchiraient.

 

     Comme lors de l'invasion, des colonnes de réfugiés, venant cette fois de la France, des Flandres et du Hainaut, s'épuisaient sur les routes brabançonnes, laissant des malades et des morts dans les maisons qui bordaient leur calvaire.

 

     Comme lors de l'invasion également, les nouvelles contradictoires sapèrent le moral des gens. Enfin on apprit par le "Kölnische Zeitung" que la révolution avait éclaté en Allemagne.

 

     Alors qu'on était sans nouvelles fiables sur le déroulement de la guerre, un avion allemand taub fit des figures acrobatiques au-dessus de la région, puis les cloches se mirent à sonner dans tout le pays. Pleurant silencieusement, M. Nalonsart finit par dire : "—Enfin, on ne tue plus. Est-ce possible?". Le village redevint bruyant comme aux jours des frairies passées : des gens couraient sur les routes, on s'embrassait. Le drapeau belge flottait sur le toit pointu de l'église et un drapeau rouge bougeait sur la tour de la commandanture. Un train passa, bondé d'Allemands qui agitaient des drapeaux pourpres pour saluer les paysans qui regardaient passer la révolution. Une grande partie de l'armée allemande désertait.

 

     Puis ce furent des soldats et officiers en retraite qui vinrent loger au village. Les gens avaient peur car ils étaient hostiles, la mine sournoise et railleuse. L'officier se présenta à M. Nalonsart : "Capitaine Jungklaus". " – Nalonsart, docteur en philosophie et lettres", répondit-il. Le Capitaine fit un tour d'inspection avec lui et exhorta les soldats, installés dans les maisons, à faire preuve de correction et de dignité. Trois d'entre-eux dormirent dans la cuisine de Man. Ils étaient épuisés, crasseux. Ils avaient des faces de forçats débilités par les corvées et les privations. Ils s'en allèrent le matin.

 

     M. Nalonsart réfutait l'argument de ceux qui disait que les Allemands étaient punis en rétorquant que les punis étaient les morts, des innocents, et les enfants débilités, et les ménages ruinés, matériellement et moralement. Il ajoutait que les coupables allemands n'étaient pas tués parce que des états-majors alliés ont épargné les états-majors germaniques. Le capitaine Jungklaus le lui avait avoué. Et à ceux qui prétendaient faire justice en allant tuer eux-mêmes les bourreaux d'Andenne, de Rossignol ou d'ailleurs, il répondait que le droit de punir appartenait aux grands de ce monde et qu'ils ne punissent jamais les grands. Il prévoyait qu'on célèbrerait la victoire sur les cadavres de 30 ou 40.000 pauvres petits soldats belges. A ceux qui prétendaient qu'on n'oserait plus faire la guerre, il répondait qu'il y aurait des guerres aussi longtemps que les hommes n'oseraient pas désobéir et qu'ils conserveraient leur âme d'esclaves.

 

     Les voisins étaient peu convaincus par les propos de M. Nalonsart. Il disait des choses que personne ne pensait et, de plus, il les disait dans une autre langue que la leur. Il parlait très mal le wallon et, lorsqu'il avait besoin de plus de trois mots pour exprimer sa pensée, il se servait aussitôt du langage des écoles. Il n'était pas des leurs.

 

     Resté seul avec Jean alors que tous les villageois étaient partis à la rencontre des alliés canadiens dont on annonçait l'arrivée, M. Nalonsart lui dit :

                   "—Clarambaux, il faut se garder, ferme comme un roc, malgré les marées de sottises et de mensonges. Convaincre son entourage serait le principal, mais, crois-moi, Clarambaux, l'homme peut se consoler de n'y avoir pas réussi en constatant que quatre années d'ignominies ont déferlé autour de ses idées sans avoir d'influence sur elles. Voilà, lorsqu'on est vaincu, comme les meilleures des consciences le furent depuis 1914, voilà l'unique beauté de la vie, Clarambaux".

 

 

15:06 Écrit par Guibert dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean tousseul la rafale |  Facebook |