10/01/2008

La Rafale - Roman de Jean Tousseul

 

"La rafale" de Jean TOUSSEUL.

      (Quatrième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

     "Le tocsin annonça que la guerre était proche". Des soldats avaient déjà été rappelés mais personne ne s'attendait à l'envahissement de la Belgique puisqu'elle était neutre. On ne comprenait rien aux origines du conflit, le drame de Sarajevo était lointain et mystérieux et un petit village de la Meuse n'avait rien à voir avec cette affaire.

 

     Et pourtant, le 4 août 1914, le tocsin sonna de nouveau pour annoncer l'incroyable : l' Allemagne avait déclaré la guerre à la Belgique. On fit des provisions : farine, sucre, conserves, pétrole,... Agnès, la fiancée de Jean Clarambaux, et toute sa famille avait évacué dans la direction d' Anvers.

 

     M. Nalonsart, Jean Clarambaux et Man, restèrent au village. Il ne se passerait rien, pensaient-ils.

 

     Des nouvelles contradictoires et invérifiables leur parvenaient sur les opérations militaires. Parfois, elles étaient très optimistes, les forts de Liège tenaient bons et les envahiseurs étaient  en déroute. Parfois au contraire, on signalait des uhlans dans le Condroz, pas loin du village. Leur moral en prenait un coup. Jean pensait à Agnès, il se demandait ce qu'elle devenait. Il voyait la maison qu'ils s'étaient choisie quinze jours plus tôt pour s'y établir une fois mariés. "Anxieux de nature, il songea un instant que la belle histoire était finie".

 

     Des bruits couraient sur des massacres perpétrés sur des civils en représailles des tirs de francs-tireurs essuyés par les soldats allemands. M. Nalonsart eut toutes les peines du monde à convaincre Julien Malengraux de se débarrasser de son fusil. Il parlait de faire le bravache et d'abattre le premier Allemand qu'il verrait.

 

     L'approche des troupes ennemies se fit de plus en plus précise. Des fugitifs passèrent sur l'autre rive de la Meuse ainsi que des soldats blessés qui se repliaient. Puis ce furent les premiers éclaireurs Allemands. Il vint de plus en plus de fantassins, et l'armée grise déferla sur toute la région. M. Nalonsart regroupa chez lui Jean, Marie et les voisins les plus proches. Les fusillades s'entendaient tout autour, le grondement du canon se cognait furieusement aux collines, ils bombardaient Namur.

 

     Enfin, ce fut le premier contact avec eux. Jean avait appris leur langue et M. Nalonsart en connaissait quelques mots. Ils purent donc répondre à leurs questions : non, ils n'avaient pas de fusils ; Jean n'était pas soldat car il n'avait pas été conscrit... Ils visitèrent les maisons de chacun et le feldwebel inscrivait ensuite sur la porte la mention : "Zù verschonen". Le bon à ne pas incendier en quelque sorte. Les choses se passaient plutôt bien pour ce hameau car, à quelques centaines de mètres, des civils avaient tiré sur des Allemands, et des maisons avaient été incendiées, des otages torturés puis exécutés.

 

     Un messager apporta une lettre d'Agnès qui écrivait de Folkestone. La guerre serait longue, prévenait-elle. Jean avait repris la classe du second degré après la mort de M. Clocheteux, "le nez sur une police d'assurance". Mais il avait perdu son bel enthousiasme et Man avait vieilli et blanchi. Au fil des jours, des nouvelles arrivaient concernant les conscrits : des morts, des disparus, " le village avait donné ses fils comme autrefois, sous les ducs de Bourgogne et les Rois d' Espagne, au service de qui des jeunes gens d'ici, aux vieux noms d'ici, étaient restés en Lorraine et dans les Pays-Bas".

 

     Pour survivre au village, c'était la débrouille. Julien Malengraux découvrit à la lisière du bois un maigre affleurement de terre-houille qui suffirait quand même à chauffer le village pendant la mauvaise saison. On broyait du froment dans des moulins à café pour faire des crèpes car le pain manquait. On utilisait des morceaux de courroie pour les ressemelages. On dépouillait les bois d'alentour pour se chauffer. On fabriquait du pâté de foie avec des haricots et de la soupe avec des rutabagas ligneux.

 

     M. Nalonsart était allé dans le Luxembourg pour s'enquérir de sa famille. Celle-ci était indemne mais, de son voyage, il revint avec des nouvelles tragiques. A Porcheresse, Ethe, Latour, Bleid, Etalle, Rossignol, Fouches, Izel, et dans toute la Province, les Allemands avaient volé, brûlé, torturé, violé, massacré, commis les pires atrocités sur des prisonniers, des civils, des femmes, des enfants, des religieux.

 

     A Dinant, une ville de sept mille habitants, six cent quinze personnes, dont septante-cinq femmes et trente-cinq enfants, avaient été fusillés. Trois cents maisons sur quatorze cents restaient debout.

 

     Par contre, les Bavarois qui occupaient le village de Jean, se comportaient très humainement. La commandanture, installée au château, distribuait de la soupe aux vieux et aux enfants. Ceux-ci se liaient d'amitié avec Wilhem, Karl, Fritz, et recevaient même du chocolat. L'un des soldats, Arnold, père de dix enfants, comblait de gâteries Mariette et Georgette, deux petites filles blondes, orphelines du 19 août. Un soir, il fut rappelé dans son pays. Avant de partir, il les rechercha pour leur dire au revoir. Jean le conduisit chez elles, dans le hameau incendié. Honteux, le visage chiffonné, il vit dans l'ombre le poêle, le matelas, la table d'osier, le plafond de planches rugueuses, il baissa la tête et souffla dans le fond de son casque : "—Pardon, Madame, pour votre monsieur et votre maison. Pas moi.Moi, cordonnier". A la gare, il se mit au port d'armes et salua Jean qui souleva son chapeau, puis tendit sa main qui disparut aussitôt dans les doigts énormes de l' Allemand. Ce fut sa première compromission.

 

     Une nouvelle lettre d' Agnès apprit à Jean qu'elle était infirmière à Calais et que deux de ses frères s'étaient engagés. Il eut la nette impression que son idylle était irrémédiablement dévastée. Et comme pour confirmer ses pensées, elle cessa d'écrire.

 

     La venue des Allemands avait profondément changé Jean, il ne croyait plus en Dieu. Il devait combler ce vide mais il ne savait pas encore par quoi.

 

     De nouveaux noms s'étaient ajoutés à ceux des morts et des disparus. Ils évoquaient des visages familiers : carriers, mineurs, hommes des fours à zinc, cultivateurs, chaufourniers. Ils étaient tombés dans les Flandres où les combats se poursuivaient.

 

     On apprenait aussi les mauvais traitements que subissaient les prisonniers dans les camps allemands. Les pires tortures leur étaient infligées, on les fusillait au moindre manquement et, torturés par la faim, certains mangeaient du rat ou du savon.

 

     La misère régnait sur tout le pays. Chassés par la famine des cités industrielles du pays de Liège, des mendiants squelettiques allaient de porte en porte pour quémander une pomme de terre, un rutabaga, une croûte de pain, une poignée de froment, une betterave ou un navet. Tout vint à manquer et les Allemands avaient supprimé les distributions de soupe aux affamés du village. Tous les chevaux furent réquisitionnés.

 

     Comme si cette situation n'était pas suffisamment alarmante, les Allemands se mirent à déporter un grand nombre d'hommes valides pour travailler en Allemagne.

 

     L'hiver 1915 fut très rigoureux, on passait la Meuse gelée sans s'occuper du pont de bois, une épidémie de grippe allongea encore la longue liste des morts.

 

     Des réfugiés français, chassés du Département du Nord, furent accueillis au village et aidés autant qu'il était possible en ces temps de disette. Les nouveaux venus s'étaient tout de suite sentis chez eux, ils connurent bientôt tout le monde en se mettant à la recherche de pommes de terre.

 

     Le troisième printemps de la guerre était venu et celle-ci faisait rage. Les Etats-Unis avaient déclaré la guerre à l'Allemagne. "Ce peuple de marchands avait fourni des munitions aux Prussiens jusqu'à l'avant-veille de la rupture". Français et Anglais lançaient des offensives. En Russie, le peuple s'était révolté et le tsar avait abdiqué. Puis, elle signa la paix avec les Allemands et ceux-ci purent ramener des troupes chez nous en provenance du front oriental.

 

     La guerre était vraiment trop longue, les gens n'en pouvaient plus. Les mauvaises nouvelles se multipliaient : le front des alliés s'ébranlait et se déchirait, l'avance allemande roulait jusqu'à soixante kilomètres de Paris. En Flandre, les Britanniques se repliaient sur Ypres. Les trains de blessés allemands se succédaient sans interruption, et on avait transformé les temples de Mons en hôpitaux. La boucherie était horrible.

 

     Le 18 juillet, une terrible offensive avait percé les lignes allemandes au sud de Soissons. Les ennemis furent repoussés en deça de la Marne. Les Français avaient capturé 20.000 hommes et 400 canons. "Ils en ont dans l'aile", répétait discrètement M. Nalonsart. L'occupant réquisitionnait les pneus de bicyclettes et achetait des orties, qu'il destinait au tissage.

 

      Des casques à pointes venus du front occidental logèrent chez l'habitant. Il y en avait un, d'une trentaine d'années, chez Fulvie Legendre. Il était très liant et il confia  à Jean Clarambaux qu'il avait été à Louvain, que cela avait été terrible, qu'il s'était caché dans une cave, que leurs officiers étaient des bandits, qu'ils le payeraient, que l' Allemagne était battue, qu'ils avaient faim chez eux et qu'ils mitrailleraient toute cette canaille. Il s'en alla au bout de deux semaines de repos pour une destination inconnue. Il avait conquis tout le monde avant de partir et chacun lui souhaita bonne chance.

 

     On se mit à se disputer entre voisins pour des idées à propos de la guerre. Les uns, jusqu'auboutistes", voulaient qu'elle continue pour écraser les Allemands jusqu'au dernier mais d'autres, pacifistes, dont Jean se fit le porte-parole, pensaient que la prolongation de la guerre était odieuse puisque l'Allemagne était battue et qu'on allait encore sacrifier en vain des dizaines de milliers d'hommes par "dignité militaire". "Il ne faut plus qu'on tue", répétait-il.

 

     Le maître d'école s'était assuré ainsi de nombreux ennemis. Mais il continuait sa campagne. Il parlait vraiment au nom de la muette misère et de la peureuse torture des faibles. Il était indiciblement fort dans sa solitude.

    

     Jean repensait à Agnès. Sa tante était venue annoncer qu'elle s'était mariée. L'adolescente arrachée à son village par la guerre, perdue dans l'atmosphère de pitié d'un hôpital, les nerfs épuisés par les veilles, n'avait pu résister aux instances de ceux qui mourraient peut-être le lendemain. La guerre avait brutalisé des millions d'idylles. On ne séparait pas impunément, pour des années, des êtres qui avaient faim l'un de l'autre.  "Il faut pardonner, Clarambaux", disait M. Nalonsart. Il avait répondu d'une voix sourde : "j'ai pardonné".

 

     A partir des Flandres, les Belges avaient lancé l'offensive. Le 14 octobre 1918, dans le brouillard de l'aube, Belges, Français, Anglais, précédés par une pluie de fer et de feu, s'étaient rués à l'assaut des lignes ennemies et les déchiraient.

 

     Comme lors de l'invasion, des colonnes de réfugiés, venant cette fois de la France, des Flandres et du Hainaut, s'épuisaient sur les routes brabançonnes, laissant des malades et des morts dans les maisons qui bordaient leur calvaire.

 

     Comme lors de l'invasion également, les nouvelles contradictoires sapèrent le moral des gens. Enfin on apprit par le "Kölnische Zeitung" que la révolution avait éclaté en Allemagne.

 

     Alors qu'on était sans nouvelles fiables sur le déroulement de la guerre, un avion allemand taub fit des figures acrobatiques au-dessus de la région, puis les cloches se mirent à sonner dans tout le pays. Pleurant silencieusement, M. Nalonsart finit par dire : "—Enfin, on ne tue plus. Est-ce possible?". Le village redevint bruyant comme aux jours des frairies passées : des gens couraient sur les routes, on s'embrassait. Le drapeau belge flottait sur le toit pointu de l'église et un drapeau rouge bougeait sur la tour de la commandanture. Un train passa, bondé d'Allemands qui agitaient des drapeaux pourpres pour saluer les paysans qui regardaient passer la révolution. Une grande partie de l'armée allemande désertait.

 

     Puis ce furent des soldats et officiers en retraite qui vinrent loger au village. Les gens avaient peur car ils étaient hostiles, la mine sournoise et railleuse. L'officier se présenta à M. Nalonsart : "Capitaine Jungklaus". " – Nalonsart, docteur en philosophie et lettres", répondit-il. Le Capitaine fit un tour d'inspection avec lui et exhorta les soldats, installés dans les maisons, à faire preuve de correction et de dignité. Trois d'entre-eux dormirent dans la cuisine de Man. Ils étaient épuisés, crasseux. Ils avaient des faces de forçats débilités par les corvées et les privations. Ils s'en allèrent le matin.

 

     M. Nalonsart réfutait l'argument de ceux qui disait que les Allemands étaient punis en rétorquant que les punis étaient les morts, des innocents, et les enfants débilités, et les ménages ruinés, matériellement et moralement. Il ajoutait que les coupables allemands n'étaient pas tués parce que des états-majors alliés ont épargné les états-majors germaniques. Le capitaine Jungklaus le lui avait avoué. Et à ceux qui prétendaient faire justice en allant tuer eux-mêmes les bourreaux d'Andenne, de Rossignol ou d'ailleurs, il répondait que le droit de punir appartenait aux grands de ce monde et qu'ils ne punissent jamais les grands. Il prévoyait qu'on célèbrerait la victoire sur les cadavres de 30 ou 40.000 pauvres petits soldats belges. A ceux qui prétendaient qu'on n'oserait plus faire la guerre, il répondait qu'il y aurait des guerres aussi longtemps que les hommes n'oseraient pas désobéir et qu'ils conserveraient leur âme d'esclaves.

 

     Les voisins étaient peu convaincus par les propos de M. Nalonsart. Il disait des choses que personne ne pensait et, de plus, il les disait dans une autre langue que la leur. Il parlait très mal le wallon et, lorsqu'il avait besoin de plus de trois mots pour exprimer sa pensée, il se servait aussitôt du langage des écoles. Il n'était pas des leurs.

 

     Resté seul avec Jean alors que tous les villageois étaient partis à la rencontre des alliés canadiens dont on annonçait l'arrivée, M. Nalonsart lui dit :

                   "—Clarambaux, il faut se garder, ferme comme un roc, malgré les marées de sottises et de mensonges. Convaincre son entourage serait le principal, mais, crois-moi, Clarambaux, l'homme peut se consoler de n'y avoir pas réussi en constatant que quatre années d'ignominies ont déferlé autour de ses idées sans avoir d'influence sur elles. Voilà, lorsqu'on est vaincu, comme les meilleures des consciences le furent depuis 1914, voilà l'unique beauté de la vie, Clarambaux".

 

 

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16/12/2007

"L'éclaircie" : roman de Jean Tousseul

 

(Troisième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

 

     A la fin du roman "Le retour", Jean Clarambaux avait été désigné au poste d'instituteur à l'école du village à l'unanimité du  Conseil communal.

 

     En dépit d'un instituteur en chef, M. Clocheteux, et d'un Inspecteur ayant en commun de ne pas être intéressés par l'enseignement qui ne représentait pour eux qu'une profession d'appoint, Jean retrouvait son âme d'enfant en compagnie des trente-cinq enfants du degré inférieur qu'on lui avait confiés et qu'il aimait bien. "Il était transformé, ses poussins lui avaient communiqué leur joyeuse insouciance".

 

     Son programme de classes-promenades lui donnait l'occasion de communiquer à ses élèves la connaissance de la nature et de leur faire partager l'amour qu'il avait pour elle. Il visitait avec eux les ateliers des artisans : sabotier, forgeron, fagoteur, boulanger, cordonnier, menuisier, les éveillait à la poésie, à la chanson, à l'odeur de chacun des métiers. Ils rentraient souvent de leurs escapades dans la forêt, dans la campagne ou sur la colline dominant la Meuse avec "une culotte fendue, une veste déchirée, un sabot débridé ou une espadrille ouverte" mais "ils mangeaient comme des loups et poussaient comme des mauvaises herbes".

 

     Dans son cher et clair village, Jean vivait heureux, "tout le comblait : ses trente-cinq bonshommes, les gens, les saisons, l'air, le sol, tout".

 

     Vint, une période de mauvais temps venteux, pluvieux avec la Meuse en crue. Beaucoup d'enfants ne venaient plus en classe et ceux qui affrontaient le mauvais temps s'agglutinaient autour du poêle, mouillés et boueux en arrivant en classe. A la mort de son père, le petit Jacoris ne vint plus, on l'avait occupé aux carrières.

 

     Le petit Pierre Costurier fut sérieusement malade et comme son absence se prolongeait, Jean lui rendit visite plusieurs fois dans sa belle maison, la dernière du village. Il fit la connaissance de sa mère, une jolie femme, qu'on appelait Madame Laure. Elle était venue récemment de la ville et personne ne savait rien d'elle. Cultivée, jouant du piano, parlant sans accent campagnard, elle impressionnait beaucoup Jean qui s'en voulait intérieurement de se montrer gauche et paysan avec elle.

 

     L'hiver venu, Jean avait créé une école du soir, tous les jeudis à partir de huit heures. Il y avait réuni quarante-deux élèves, des adultes illettrés, hommes et femmes, de tous âges et même M. Nalonsart, cependant très cultivé, qui aidait l'un et l'autre pour les exercices pratiques d'écriture. Jean donnait une demi-heure de conférence suivie d'une autre de cours pratique. On entendit parler de cette école d'adultes à l'usine, au jardin, aux carrières, dans les mines de fer.

 

     Jean saisissait parfois l'occasion du cours du soir pour signaler que l'un ou l'autre des villageois était dans le besoin comme les Pruniers, septuagénaires, dont l'hiver devint une saison enchantée grâce au pain, à la houille, aux pommes de terre et aux quelques vêtements qu'ils reçurent ainsi généreusement à la suite de cet appel.

 

     Il y faisait aussi parfois la lecture d'articles de journaux. C'est ainsi que le village sut qu'il y avait la guerre des Balkans avec bien des atrocités.

 

     Un dimanche, à la sortie de la messe, il aperçu Madame Laure. Ils se saluèrent discrètement. "Les hommes suivirent des yeux la belle étrangère qui semblait glisser sur la neige craquante". Après le dîner qu'il prit chez M. Nalonsart, il eut envie d'une promenade dans la campagne. Il était supposé marcher au hasard, mais, comme malgré lui, ses pas le conduisirent à la porte de Madame Laure. Il revint tous les jeudis. Elle jouait du piano : Debussy, Ravel, Schumann, il était envoûté. Elle avait fait des gaufres qu'ils mangeaient avec Pierrot. Une fois elle renouvela le pansement d'une blessure qu'il s'était faite en coupant du bois pour Man. Mais il ne s'attarda jamais. Un soir, qu'elle le raccompagnait sur le seuil de sa porte, elle lui dit : "—Vous êtes un grand enfant". Il comprit qu'elle avait deviné son secret et il décida d'interrompre ses visites.

 

     Peu de temps après, un jeudi matin avant l'ouverture des cours, Pierrot lui souffla : "—Nous allons demeurer à Bruxelles, chez bonne maman, qui est la maman de mon père, qui est à l'étranger avec une autre femme".

 

     Quand l'école d'adultes fermait ses portes à la fin de l'hiver, Jean recevait chez lui, le jeudi après-midi, plus de monde que le guérisseur. François Sauvage, le chiffonnier, venait le voir pour se faire lire une lettre de sa fille installée en Amérique ; Jules Cresson, un casseur de pierres, infirme depuis un accident à la carrière, avait besoin qu'on lui écrive une lettre pour la Compagnie d'assurances ; Marie-Anne, devait répondre à une annonce dans un journal pour une place de servante à la ville ; il fallait à Benoît Grevisse une nouvelle pancarte d'aveugle, écrite en belle ronde avec une allumette.

 

     Un jeudi, il ne vint personne, "car tout le village était en l'air". Une explosion aux carrières avait fait trois morts et des blessés graves.

 

     Puis, comme à chaque fois, les choses reprirent leur cours ainsi que les visites chez Jean Clarambaux, le maître d'école. "Bonnes gens, chères gens, devenus vieux ou qui dormez au cimetière, grâce à vous, le poème du village tout entier pénétrait la petite maison". Il vivait ainsi parmi les gens, attentif à leurs peines et à leurs joies.

 

     Mais Jean ne pouvait vivre sans amour.

 

     Il y avait les soirées où les petites gouttes de genièvre déliaient les langues et où chacun racontait sa petite histoire, souvenir de la vie du village, moitié vraie, moitié légende, mêlée de drames et d'aventures joyeuses et d'autant plus mystérieuse lorsqu'elle sortait de la mémoire ancienne d'un conteur plus âgé. Cette lecture réveille en moi le souvenir de pareilles veillées durant lesquelles les aînés racontaient des histoires de leur passé avec ce bon accent doux et traînant de Namur et dont ma mémoire profonde garde la paisible nostalgie.

 

     Mais Jean ne pouvait vivre sans amour.

 

     L'étrange boutique des demoiselles Dognon "où l'on ne remplaçait pas les marchandises épuisées et où on s'en tenait aux anciennes denrées" s'égaya un beau jour de la venue de leur nièce. Agnès était une grande fille solide aux grands yeux malicieux et aux lourds cheveux noirs. Jean prit plaisir à y venir acheter son tabac, "il collectionna bientôt les sachets de Semois, pour le bonifier, disait-il à Man". Au quatrième sachet, Jean et Agnès avaient rougi très fort tous les deux. Il fumait trop et sa gorge en souffrit. Il se ruina alors en bonbons à l'anis, paires de lacets, fromages de Herve, boîtes de sardines...décidément, il ne pourrait pas se payer le volume de pédagogie récemment paru qu'il convoitait mais coûtait trois francs cinquante.

 

     Elle devait retourner à Franc-Waret pour huit jours, elle fixa rendez-vous à Jean pour faire la route ensemble. Ils bavardèrent, il l'admirait dans sa belle robe de serge bleue, elle lui montra une petite photographie d'elle. Ils se quittèrent à l'approche de sa maison et elle lui fixa rendez-vous pour le retour.

 

     Au retour, Jean ne lui cacha rien de ses amours passées. "Il fallait bien vous dire tout avant d'aller plus loin, n'est-ce pas, Agnès ?".

 

     Quelques jours plus tard, Jean fut malade et Agnès vint le voir chez lui, apporta un sachet de camomille pour qu'il transpire. Elle lui annonça que M. Craquebise rachetait toutes les marchandises du magasin et qu'elle s'en irait dans deux jours. Ce soir là, Man dit "—Ce serait une brave petite femme."

 

     La bonne saison revint et tous les hommes se mirent à jardiner. La terre sentait bon et tout ce qui était vivace reverdissait. On fêta les cent ans de Rose Jandrin, la sage-femme, les fêtes reprirent tous les dimanches dans les hameaux. Les villageois s'amusèrent beaucoup, le 1er mai, de la coutume qui consistait à tracer des chemins de sable ou de cendres entre les seuils des amoureux, surtout quand un mystérieux semeur avait dirigé tout un réseau de sentiers vers la porte de mademoiselle Jacqueline Spadin, une vieille fille innocente. 

 

     Jean Clarambaux avait fait le long et angoissant voyage jusqu'au petit village forestier du Namurois pour y demander la main d'Agnès. Il loua pour douze frans par mois, une petite maison centenaire faite du bon calcaire du pays. Ils la visitèrent ensemble, M. Nalonsart, Man, Agnès et Jean. Les hommes voyaient déjà comment il faudrait restaurer le courtil, tailler les arbres fruitiers, en planter d'autres. Agnès se promenait dans la maison et comme une fée, de sa baguette magique, elle faisait apparaître le mobilier et les décorations. Jean racontait que Jean-Baptiste le menuisier, lui fabriquait une table, et Chiproule le forgeron, deux tulipes en fer forgé. Louis le vannier lui avait promis une belle corbeille à papiers...

 

     On entendit venir Vonesche, le marchand de journaux. Sa voix aigüe montait par-dessus les sureaux : "—L'Autriche...la Serbie..." Comme il approchait, on distingua : "...déclaration de guerre...".

 

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03/12/2007

Le retour : roman de Jean Tousseul.

 

      (Deuxième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

 

     A la fin du premier roman de la série des Jean Clarambaux : "le village gris", nous avions laissé Jean sur le quai de Meuse où il avait débarqué pour venir faire ses études secondaires à l'Athénée de Huy.

 

     On le retrouve dans sa chambre chez les Souplat avec Marie, venue lui rendre visite. En mère attentionnée, elle lui apportait, comme à chaque fois, tout ce qu'elle avait cousu et tricoté pour lui, des friandises, des cigarettes, et pleins d'autres choses encore.

 

     Comme Jean lui demandait des nouvelles de M. Nalonsart, elle lui parut confuse et finit par souffler : "Je n'ai rien fait de mal. C'était pour vous". Il lui répondit qu'on lui avait tout dit et que, comme on le lui avait mal dit, il s'était battu. Rien ne fut changé dans leur amour après ce dialogue qu'ils redoutaient tous deux depuis longtemps.

 

     Un jour il fit un malaise pendant les cours, on le ramena à la pension et M. Nalonsart vint à son chevet. A entendre celui-ci, il s'agissait "d'un peu d'insuffisance cérébrale", rien de grave. Il avait cependant besoin de se reposer de ses études pendant quinze jours et de se donner de l'air, du calme et de l'exercice physique léger. Avant de partir, il fit ses recommandations à Jean et laissa des instructions à Madame Souplat pour veiller à son hygiène de vie.

 

     A cause de sa sciatique, Madame Souplat engagea Lucienne, une jeune fille de 19 ans qui venait du Plat-Pays et n'avait jamais été en service. Les jeunes gens se firent bientôt l'un à l'autre, ils se racontaient mutuellement des histoires de leurs pays réciproques et se sentirent très proches. Jean se mit à guérir rapidement de sa fièvre lente et il se mit à apprendre l'alphabet à Lucienne qui ne savait ni lire ni écrire.

 

     Il fut grand temps que la sciatique de Madame Souplat disparût car les adolescents s'enflammaient et s'éprenaient l'un de l'autre. La mère de Lucienne vint rechercher sa fille et l'étudiant reprit ses esprits dans la maison qu'il trouvait désormais vide et morte. Ce fut sa première grande émotion amoureuse. Il retourna à l'école.

 

     Jean passa  les vacances qui suivirent dans son village. Il rendit visite à Xavier Legendre, un mineur blessé au fond de la mine. Quelques amis étaient là aussi, presque tous mineurs et Jean les écoutait parler des "trous à terre plastique de la colline condruzienne", des éboulements, des explosions de gaz, des blessés, des morts. Toupie joua quelques airs de violon et tous burent du genièvre. Jean marcha prudemment sur le sentier enneigé en rentrant chez lui car la tête lui tournait. Le frais visage de Lucienne se mêlait aux visions dramatiques de la fosse. Il pensa qu'aucune femme n'entrerait jamais dans sa vie, "puisqu'il voulait vaincre la vieille misère humaine...Ce serait dur et long, mais on en viendrait à bout". 

 

     L'étude et la saison nouvelle rassérénèrent Jean Clarambaux. Ce fut le printemps de Flora, celle qui, à quinze ans, n'était pas comme les autres fillettes de son âge, puisqu'elle l'aimait, lui si laid et si mal habillé. Ils se promenaient ensemble jusqu'aux ruines de Beaufort, la Meuse à leurs pieds, répétaient leurs leçons chez elle où elle lui jouait des chansons d'amour au piano. Mais un jour, on le chassa de sa maison riche, saccageant ainsi le monde autour de lui. Il pensa en mourir. Un soir, il alla jusqu'au fleuve mais le visage de Man, comme une apparition de la Bible, le regardait par-dessus la colline et il rentra chez lui, la tête dans les épaules.

     Les vacances furent tragiques. La Meuse, sortie de son lit par suite d'une rupture de digue à Givet, avait transformé la large vallée en un lac jaune et bouillonnant. Sous la conduite de M. Nalonsart, Jean Clarambaux et quelques hommes parcoururent en barque le village inondé et secoururent ceux qui pouvaient encore l'être. Mais il y eut des noyés. Jean en fut malade. M. Nalonsart regretta d'avoir accepté de le prendre avec lui, sur son insistance. Sa mauvaise santé nerveuse ne résistait pas à des drames comme celui qu'ils venaient de vivre. Au courant de ses histoires d'amour avec Lucienne et Flora, il lui recommanda de laisser les jeunes filles en paix jusqu'à plus tard. Comme il n'en avait plus que pour quelques mois à l'athénée, il lui paierait le train pour rentrer tous les jours. L'air du village lui ferait du bien.

 

     Une après-midi, Nicolas Doucet fit entrer Jean chez lui pour lui demander quelques conseils afin de l'aider à "faire l'agent d'assurance". Il vivait avec sa femme Rosine, sa "vieille gens" comme il l'appelait, et sa petite-fille Anna, âgée de seize ans. Jean n'eut pas l'occasion d'ouvrir la bouche  tellement l'homme parlait et lorsqu'il s'en alla, à la tombée du jour, il avait compris que Doucet l'avait appelé parce qu'il s'ennuyait. 

 

     Jean y revint une autre fois à la soirée. Devant quelques amis, Colas donnait libre cours à ses talents de conteur. Vers huit heures et demie, Rosine et Anna montèrent discrètement se coucher, laissant un cruchon de grès et quatre verres sur la table. Les veillées se succédèrent ainsi. Puis Jean vint le dimanche après-midi car il avait remarqué qu'Anna était seule chez elle à ce moment. Quand Rosine rentra, les adolescents se séparèrent vivement, Jean fit semblant de lire, "mais ses paumes restaient pleines de la rondeur des seins et des hanches d'Anna, et ses doigts vibraient de la vie de la ruche qui électrisait son corps".

 

     Puis un jour, à nouveau, ce fut le vide autour de lui. Doucet, Rosine et Anna avaient quitté le village que Jean trouva désormais inhospitalier. Man ne sut trouver les mots qu'il fallait dire pour le consoler et elle se tut. Le village lui sembla plus désert encore le jour où dix-sept hommes suivirent le racoleur "des conduites d'eau" à Dinant pour cinq francs par jour et du travail en plein air.

 

     Ensuite, ce fut Sylvie, qui gardait des vaches au bord du ruisseau, une coquine qui s'amusait à l'émoustiller et à se moquer de son inexpérience : "—enfant de curé, demi-doux !". Au vieux fagoteur qui la taquinait à propos de l'assiduité de Jean, elle répondit qu'il était bien trop laid avec son visage comme une passoire et que d'ailleurs elle avait son galant. Il entendit ces paroles, en souffrit beaucoup, mais il pardonna car tout plaidait pour elle : "les coupables étaient le bois, la saison, le vif-argent que ses aïeules avaient mis dans ses veines, et qu'après tout elle était jeune, et belle, et libre, et faite pour l'amour, et non pour un pauvre jeune homme qui ne savait encore rien de rien".

 

     M. Nalonsart avait deviné les tourments du jeune homme. Pour le distraire, ou peut-être pour lui montrer ce qu'était la vraie souffrance, il l'emmena à la carrière de pierre à chaux, toute proche, où Jean vit de ses yeux le travail d'esclave de ces hommes qui cassaient, sciaient la pierre, exposés aux tirs de mines, à la poussière, aux éboulis qui avaient déjà blessé ou tué nombre d'entre eux, dont sont propre père.

 

     Alors qu'il lui expliquait la formation des bancs rocheux, les invasions et retraits successifs de la mer, les soulèvements de la croûte terrestre, les érosions, ils furent témoins d'un accident, la dégringolade d'un bloc de pierre le long d'une pente, qui tua le vieux Lomba. Ils virent les carriers, les casseurs, les chaufourniers, se rassembler le long du passage du brancard.

 

     Quand Jean rentra près de Man, "il se sentit indiciblement las et recru de la laideur de la vie".

 

     L'adolescence de Jean fut pleine d'amours fugitives. Ainsi Geneviève chez qui il se réfugia après l'avoir rencontrée en rue par une pluie battante. Il avait accepté une tasse de café avec des tartines de confitures. Il lui avait caressé "les joues et la tête, lui donna un gros baiser, gauchement, sur le nez, entrevit les globes de ses seins par l'échancrure du corsage gonflé" et il s'en alla dès que la pluie cessa.

 

     Ce qui semblait l'avoir le plus marqué, ce fut l'amour que Marie-Jeanne avait éprouvé pour lui, sans qu'il le sache avant le jour où la mère de celle-ci vint annoncer sa mort à Marie Clarambaux. Elle raconta que Marie-Jeanne ne parlait plus que de Jean une semaine avant de mourir et que "ce fut son nom qu'elle souffla en mourant". "Jean n'avait pas deviné cet amour silencieux qu'il coudoyait presque chaque jour".

 

     En participant à la veillée du corps, un curieux sentiment s'empara de lui. A 20 ans, il vieillissait tout à coup, se sentant veuf. "Il avait enfin une âme d'adulte et voyait enfin clair en lui". Il prit conscience qu'avant cet évènement, mangé par la vie, l'amour et les livres, sa sensibilité s'était émoussée, qu'il ne s'émouvait plus de l'apparition amicale d'un voisin, ne sentait plus la douceur d'une main de maman, comme s'il était lui-même déjà en train de mourir. 

 

     Jean décida de ne pas poursuivre d'études supérieures, il réussit les examens pour être instituteur. Il postula pour un poste à l'école du village. Le Conseil le désigna à l'unanimité de préférence à l'autre candidat qui était un étranger au village.

 

     A cette occasion, on organisa une réception chez les Clarambaux. Man, aidée de Fulvie, une voisine, mit tout son coeur à la préparation de la fête. Fulvie avait été en service au château et elle connaissait les usages pour placer les invités à table : le vicaire, l'échevin de l'instruction, M. Nalonsart, ..."On met les femmes un peu partout, pour qu'elles fassent passer les plats. C'est ainsi chez les gens"[1].

 

     Pendant le repas, les conversations fusèrent. On dit à Jean qu'il aurait en main "la meilleure pâte d'enfants", futurs ouvriers pleins de bon sens qui, dans cent ans, changeraient la face du village. "Mais Jean Clarambaux songeait aux hommes de son village. Les uns sortaient comme des diables marrons de la mine d'oligiste et leur retour rougissait les chemins jusque dans les ramées humides des bois environnants. D'autres, le visage jaune, les pommettes et le nez cuits, avaient passé la journée ou la nuit dans l'enfer des fours à zinc. D'autres encore promenaient leur accoutrement noir entre les maisons et les haies : ils venaient des houillères de la rive droite du fleuve. Des Pierrots s'époussetaient en marchant : les hommes de la bonne chaux du pays qu'ils avaient arrachée toute rouge, à coup de fer, des chaufours. D'autres enfins, remontés des fosses à derle, polies et pures comme des catacombes de marbre, redescendaient les collines, un peu d'argile à leurs souliers et sous leurs ongles".

 

     M. Nalonsart y était allé d'un discours : "Car, Mesdames et Messieurs, le nouveau maître d'école commence seulement sa vie...".



[1] Et moi qui croyais que c'était pour leur donner à chacune un chevalier servant, par courtoisie et galanterie.