16/12/2007

"L'éclaircie" : roman de Jean Tousseul

 

(Troisième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

 

     A la fin du roman "Le retour", Jean Clarambaux avait été désigné au poste d'instituteur à l'école du village à l'unanimité du  Conseil communal.

 

     En dépit d'un instituteur en chef, M. Clocheteux, et d'un Inspecteur ayant en commun de ne pas être intéressés par l'enseignement qui ne représentait pour eux qu'une profession d'appoint, Jean retrouvait son âme d'enfant en compagnie des trente-cinq enfants du degré inférieur qu'on lui avait confiés et qu'il aimait bien. "Il était transformé, ses poussins lui avaient communiqué leur joyeuse insouciance".

 

     Son programme de classes-promenades lui donnait l'occasion de communiquer à ses élèves la connaissance de la nature et de leur faire partager l'amour qu'il avait pour elle. Il visitait avec eux les ateliers des artisans : sabotier, forgeron, fagoteur, boulanger, cordonnier, menuisier, les éveillait à la poésie, à la chanson, à l'odeur de chacun des métiers. Ils rentraient souvent de leurs escapades dans la forêt, dans la campagne ou sur la colline dominant la Meuse avec "une culotte fendue, une veste déchirée, un sabot débridé ou une espadrille ouverte" mais "ils mangeaient comme des loups et poussaient comme des mauvaises herbes".

 

     Dans son cher et clair village, Jean vivait heureux, "tout le comblait : ses trente-cinq bonshommes, les gens, les saisons, l'air, le sol, tout".

 

     Vint, une période de mauvais temps venteux, pluvieux avec la Meuse en crue. Beaucoup d'enfants ne venaient plus en classe et ceux qui affrontaient le mauvais temps s'agglutinaient autour du poêle, mouillés et boueux en arrivant en classe. A la mort de son père, le petit Jacoris ne vint plus, on l'avait occupé aux carrières.

 

     Le petit Pierre Costurier fut sérieusement malade et comme son absence se prolongeait, Jean lui rendit visite plusieurs fois dans sa belle maison, la dernière du village. Il fit la connaissance de sa mère, une jolie femme, qu'on appelait Madame Laure. Elle était venue récemment de la ville et personne ne savait rien d'elle. Cultivée, jouant du piano, parlant sans accent campagnard, elle impressionnait beaucoup Jean qui s'en voulait intérieurement de se montrer gauche et paysan avec elle.

 

     L'hiver venu, Jean avait créé une école du soir, tous les jeudis à partir de huit heures. Il y avait réuni quarante-deux élèves, des adultes illettrés, hommes et femmes, de tous âges et même M. Nalonsart, cependant très cultivé, qui aidait l'un et l'autre pour les exercices pratiques d'écriture. Jean donnait une demi-heure de conférence suivie d'une autre de cours pratique. On entendit parler de cette école d'adultes à l'usine, au jardin, aux carrières, dans les mines de fer.

 

     Jean saisissait parfois l'occasion du cours du soir pour signaler que l'un ou l'autre des villageois était dans le besoin comme les Pruniers, septuagénaires, dont l'hiver devint une saison enchantée grâce au pain, à la houille, aux pommes de terre et aux quelques vêtements qu'ils reçurent ainsi généreusement à la suite de cet appel.

 

     Il y faisait aussi parfois la lecture d'articles de journaux. C'est ainsi que le village sut qu'il y avait la guerre des Balkans avec bien des atrocités.

 

     Un dimanche, à la sortie de la messe, il aperçu Madame Laure. Ils se saluèrent discrètement. "Les hommes suivirent des yeux la belle étrangère qui semblait glisser sur la neige craquante". Après le dîner qu'il prit chez M. Nalonsart, il eut envie d'une promenade dans la campagne. Il était supposé marcher au hasard, mais, comme malgré lui, ses pas le conduisirent à la porte de Madame Laure. Il revint tous les jeudis. Elle jouait du piano : Debussy, Ravel, Schumann, il était envoûté. Elle avait fait des gaufres qu'ils mangeaient avec Pierrot. Une fois elle renouvela le pansement d'une blessure qu'il s'était faite en coupant du bois pour Man. Mais il ne s'attarda jamais. Un soir, qu'elle le raccompagnait sur le seuil de sa porte, elle lui dit : "—Vous êtes un grand enfant". Il comprit qu'elle avait deviné son secret et il décida d'interrompre ses visites.

 

     Peu de temps après, un jeudi matin avant l'ouverture des cours, Pierrot lui souffla : "—Nous allons demeurer à Bruxelles, chez bonne maman, qui est la maman de mon père, qui est à l'étranger avec une autre femme".

 

     Quand l'école d'adultes fermait ses portes à la fin de l'hiver, Jean recevait chez lui, le jeudi après-midi, plus de monde que le guérisseur. François Sauvage, le chiffonnier, venait le voir pour se faire lire une lettre de sa fille installée en Amérique ; Jules Cresson, un casseur de pierres, infirme depuis un accident à la carrière, avait besoin qu'on lui écrive une lettre pour la Compagnie d'assurances ; Marie-Anne, devait répondre à une annonce dans un journal pour une place de servante à la ville ; il fallait à Benoît Grevisse une nouvelle pancarte d'aveugle, écrite en belle ronde avec une allumette.

 

     Un jeudi, il ne vint personne, "car tout le village était en l'air". Une explosion aux carrières avait fait trois morts et des blessés graves.

 

     Puis, comme à chaque fois, les choses reprirent leur cours ainsi que les visites chez Jean Clarambaux, le maître d'école. "Bonnes gens, chères gens, devenus vieux ou qui dormez au cimetière, grâce à vous, le poème du village tout entier pénétrait la petite maison". Il vivait ainsi parmi les gens, attentif à leurs peines et à leurs joies.

 

     Mais Jean ne pouvait vivre sans amour.

 

     Il y avait les soirées où les petites gouttes de genièvre déliaient les langues et où chacun racontait sa petite histoire, souvenir de la vie du village, moitié vraie, moitié légende, mêlée de drames et d'aventures joyeuses et d'autant plus mystérieuse lorsqu'elle sortait de la mémoire ancienne d'un conteur plus âgé. Cette lecture réveille en moi le souvenir de pareilles veillées durant lesquelles les aînés racontaient des histoires de leur passé avec ce bon accent doux et traînant de Namur et dont ma mémoire profonde garde la paisible nostalgie.

 

     Mais Jean ne pouvait vivre sans amour.

 

     L'étrange boutique des demoiselles Dognon "où l'on ne remplaçait pas les marchandises épuisées et où on s'en tenait aux anciennes denrées" s'égaya un beau jour de la venue de leur nièce. Agnès était une grande fille solide aux grands yeux malicieux et aux lourds cheveux noirs. Jean prit plaisir à y venir acheter son tabac, "il collectionna bientôt les sachets de Semois, pour le bonifier, disait-il à Man". Au quatrième sachet, Jean et Agnès avaient rougi très fort tous les deux. Il fumait trop et sa gorge en souffrit. Il se ruina alors en bonbons à l'anis, paires de lacets, fromages de Herve, boîtes de sardines...décidément, il ne pourrait pas se payer le volume de pédagogie récemment paru qu'il convoitait mais coûtait trois francs cinquante.

 

     Elle devait retourner à Franc-Waret pour huit jours, elle fixa rendez-vous à Jean pour faire la route ensemble. Ils bavardèrent, il l'admirait dans sa belle robe de serge bleue, elle lui montra une petite photographie d'elle. Ils se quittèrent à l'approche de sa maison et elle lui fixa rendez-vous pour le retour.

 

     Au retour, Jean ne lui cacha rien de ses amours passées. "Il fallait bien vous dire tout avant d'aller plus loin, n'est-ce pas, Agnès ?".

 

     Quelques jours plus tard, Jean fut malade et Agnès vint le voir chez lui, apporta un sachet de camomille pour qu'il transpire. Elle lui annonça que M. Craquebise rachetait toutes les marchandises du magasin et qu'elle s'en irait dans deux jours. Ce soir là, Man dit "—Ce serait une brave petite femme."

 

     La bonne saison revint et tous les hommes se mirent à jardiner. La terre sentait bon et tout ce qui était vivace reverdissait. On fêta les cent ans de Rose Jandrin, la sage-femme, les fêtes reprirent tous les dimanches dans les hameaux. Les villageois s'amusèrent beaucoup, le 1er mai, de la coutume qui consistait à tracer des chemins de sable ou de cendres entre les seuils des amoureux, surtout quand un mystérieux semeur avait dirigé tout un réseau de sentiers vers la porte de mademoiselle Jacqueline Spadin, une vieille fille innocente. 

 

     Jean Clarambaux avait fait le long et angoissant voyage jusqu'au petit village forestier du Namurois pour y demander la main d'Agnès. Il loua pour douze frans par mois, une petite maison centenaire faite du bon calcaire du pays. Ils la visitèrent ensemble, M. Nalonsart, Man, Agnès et Jean. Les hommes voyaient déjà comment il faudrait restaurer le courtil, tailler les arbres fruitiers, en planter d'autres. Agnès se promenait dans la maison et comme une fée, de sa baguette magique, elle faisait apparaître le mobilier et les décorations. Jean racontait que Jean-Baptiste le menuisier, lui fabriquait une table, et Chiproule le forgeron, deux tulipes en fer forgé. Louis le vannier lui avait promis une belle corbeille à papiers...

 

     On entendit venir Vonesche, le marchand de journaux. Sa voix aigüe montait par-dessus les sureaux : "—L'Autriche...la Serbie..." Comme il approchait, on distingua : "...déclaration de guerre...".

 

16:53 Écrit par Guibert dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : l eclaircie, roman de jean tousseul |  Facebook |

03/12/2007

Le retour : roman de Jean Tousseul.

 

      (Deuxième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

 

     A la fin du premier roman de la série des Jean Clarambaux : "le village gris", nous avions laissé Jean sur le quai de Meuse où il avait débarqué pour venir faire ses études secondaires à l'Athénée de Huy.

 

     On le retrouve dans sa chambre chez les Souplat avec Marie, venue lui rendre visite. En mère attentionnée, elle lui apportait, comme à chaque fois, tout ce qu'elle avait cousu et tricoté pour lui, des friandises, des cigarettes, et pleins d'autres choses encore.

 

     Comme Jean lui demandait des nouvelles de M. Nalonsart, elle lui parut confuse et finit par souffler : "Je n'ai rien fait de mal. C'était pour vous". Il lui répondit qu'on lui avait tout dit et que, comme on le lui avait mal dit, il s'était battu. Rien ne fut changé dans leur amour après ce dialogue qu'ils redoutaient tous deux depuis longtemps.

 

     Un jour il fit un malaise pendant les cours, on le ramena à la pension et M. Nalonsart vint à son chevet. A entendre celui-ci, il s'agissait "d'un peu d'insuffisance cérébrale", rien de grave. Il avait cependant besoin de se reposer de ses études pendant quinze jours et de se donner de l'air, du calme et de l'exercice physique léger. Avant de partir, il fit ses recommandations à Jean et laissa des instructions à Madame Souplat pour veiller à son hygiène de vie.

 

     A cause de sa sciatique, Madame Souplat engagea Lucienne, une jeune fille de 19 ans qui venait du Plat-Pays et n'avait jamais été en service. Les jeunes gens se firent bientôt l'un à l'autre, ils se racontaient mutuellement des histoires de leurs pays réciproques et se sentirent très proches. Jean se mit à guérir rapidement de sa fièvre lente et il se mit à apprendre l'alphabet à Lucienne qui ne savait ni lire ni écrire.

 

     Il fut grand temps que la sciatique de Madame Souplat disparût car les adolescents s'enflammaient et s'éprenaient l'un de l'autre. La mère de Lucienne vint rechercher sa fille et l'étudiant reprit ses esprits dans la maison qu'il trouvait désormais vide et morte. Ce fut sa première grande émotion amoureuse. Il retourna à l'école.

 

     Jean passa  les vacances qui suivirent dans son village. Il rendit visite à Xavier Legendre, un mineur blessé au fond de la mine. Quelques amis étaient là aussi, presque tous mineurs et Jean les écoutait parler des "trous à terre plastique de la colline condruzienne", des éboulements, des explosions de gaz, des blessés, des morts. Toupie joua quelques airs de violon et tous burent du genièvre. Jean marcha prudemment sur le sentier enneigé en rentrant chez lui car la tête lui tournait. Le frais visage de Lucienne se mêlait aux visions dramatiques de la fosse. Il pensa qu'aucune femme n'entrerait jamais dans sa vie, "puisqu'il voulait vaincre la vieille misère humaine...Ce serait dur et long, mais on en viendrait à bout". 

 

     L'étude et la saison nouvelle rassérénèrent Jean Clarambaux. Ce fut le printemps de Flora, celle qui, à quinze ans, n'était pas comme les autres fillettes de son âge, puisqu'elle l'aimait, lui si laid et si mal habillé. Ils se promenaient ensemble jusqu'aux ruines de Beaufort, la Meuse à leurs pieds, répétaient leurs leçons chez elle où elle lui jouait des chansons d'amour au piano. Mais un jour, on le chassa de sa maison riche, saccageant ainsi le monde autour de lui. Il pensa en mourir. Un soir, il alla jusqu'au fleuve mais le visage de Man, comme une apparition de la Bible, le regardait par-dessus la colline et il rentra chez lui, la tête dans les épaules.

     Les vacances furent tragiques. La Meuse, sortie de son lit par suite d'une rupture de digue à Givet, avait transformé la large vallée en un lac jaune et bouillonnant. Sous la conduite de M. Nalonsart, Jean Clarambaux et quelques hommes parcoururent en barque le village inondé et secoururent ceux qui pouvaient encore l'être. Mais il y eut des noyés. Jean en fut malade. M. Nalonsart regretta d'avoir accepté de le prendre avec lui, sur son insistance. Sa mauvaise santé nerveuse ne résistait pas à des drames comme celui qu'ils venaient de vivre. Au courant de ses histoires d'amour avec Lucienne et Flora, il lui recommanda de laisser les jeunes filles en paix jusqu'à plus tard. Comme il n'en avait plus que pour quelques mois à l'athénée, il lui paierait le train pour rentrer tous les jours. L'air du village lui ferait du bien.

 

     Une après-midi, Nicolas Doucet fit entrer Jean chez lui pour lui demander quelques conseils afin de l'aider à "faire l'agent d'assurance". Il vivait avec sa femme Rosine, sa "vieille gens" comme il l'appelait, et sa petite-fille Anna, âgée de seize ans. Jean n'eut pas l'occasion d'ouvrir la bouche  tellement l'homme parlait et lorsqu'il s'en alla, à la tombée du jour, il avait compris que Doucet l'avait appelé parce qu'il s'ennuyait. 

 

     Jean y revint une autre fois à la soirée. Devant quelques amis, Colas donnait libre cours à ses talents de conteur. Vers huit heures et demie, Rosine et Anna montèrent discrètement se coucher, laissant un cruchon de grès et quatre verres sur la table. Les veillées se succédèrent ainsi. Puis Jean vint le dimanche après-midi car il avait remarqué qu'Anna était seule chez elle à ce moment. Quand Rosine rentra, les adolescents se séparèrent vivement, Jean fit semblant de lire, "mais ses paumes restaient pleines de la rondeur des seins et des hanches d'Anna, et ses doigts vibraient de la vie de la ruche qui électrisait son corps".

 

     Puis un jour, à nouveau, ce fut le vide autour de lui. Doucet, Rosine et Anna avaient quitté le village que Jean trouva désormais inhospitalier. Man ne sut trouver les mots qu'il fallait dire pour le consoler et elle se tut. Le village lui sembla plus désert encore le jour où dix-sept hommes suivirent le racoleur "des conduites d'eau" à Dinant pour cinq francs par jour et du travail en plein air.

 

     Ensuite, ce fut Sylvie, qui gardait des vaches au bord du ruisseau, une coquine qui s'amusait à l'émoustiller et à se moquer de son inexpérience : "—enfant de curé, demi-doux !". Au vieux fagoteur qui la taquinait à propos de l'assiduité de Jean, elle répondit qu'il était bien trop laid avec son visage comme une passoire et que d'ailleurs elle avait son galant. Il entendit ces paroles, en souffrit beaucoup, mais il pardonna car tout plaidait pour elle : "les coupables étaient le bois, la saison, le vif-argent que ses aïeules avaient mis dans ses veines, et qu'après tout elle était jeune, et belle, et libre, et faite pour l'amour, et non pour un pauvre jeune homme qui ne savait encore rien de rien".

 

     M. Nalonsart avait deviné les tourments du jeune homme. Pour le distraire, ou peut-être pour lui montrer ce qu'était la vraie souffrance, il l'emmena à la carrière de pierre à chaux, toute proche, où Jean vit de ses yeux le travail d'esclave de ces hommes qui cassaient, sciaient la pierre, exposés aux tirs de mines, à la poussière, aux éboulis qui avaient déjà blessé ou tué nombre d'entre eux, dont sont propre père.

 

     Alors qu'il lui expliquait la formation des bancs rocheux, les invasions et retraits successifs de la mer, les soulèvements de la croûte terrestre, les érosions, ils furent témoins d'un accident, la dégringolade d'un bloc de pierre le long d'une pente, qui tua le vieux Lomba. Ils virent les carriers, les casseurs, les chaufourniers, se rassembler le long du passage du brancard.

 

     Quand Jean rentra près de Man, "il se sentit indiciblement las et recru de la laideur de la vie".

 

     L'adolescence de Jean fut pleine d'amours fugitives. Ainsi Geneviève chez qui il se réfugia après l'avoir rencontrée en rue par une pluie battante. Il avait accepté une tasse de café avec des tartines de confitures. Il lui avait caressé "les joues et la tête, lui donna un gros baiser, gauchement, sur le nez, entrevit les globes de ses seins par l'échancrure du corsage gonflé" et il s'en alla dès que la pluie cessa.

 

     Ce qui semblait l'avoir le plus marqué, ce fut l'amour que Marie-Jeanne avait éprouvé pour lui, sans qu'il le sache avant le jour où la mère de celle-ci vint annoncer sa mort à Marie Clarambaux. Elle raconta que Marie-Jeanne ne parlait plus que de Jean une semaine avant de mourir et que "ce fut son nom qu'elle souffla en mourant". "Jean n'avait pas deviné cet amour silencieux qu'il coudoyait presque chaque jour".

 

     En participant à la veillée du corps, un curieux sentiment s'empara de lui. A 20 ans, il vieillissait tout à coup, se sentant veuf. "Il avait enfin une âme d'adulte et voyait enfin clair en lui". Il prit conscience qu'avant cet évènement, mangé par la vie, l'amour et les livres, sa sensibilité s'était émoussée, qu'il ne s'émouvait plus de l'apparition amicale d'un voisin, ne sentait plus la douceur d'une main de maman, comme s'il était lui-même déjà en train de mourir. 

 

     Jean décida de ne pas poursuivre d'études supérieures, il réussit les examens pour être instituteur. Il postula pour un poste à l'école du village. Le Conseil le désigna à l'unanimité de préférence à l'autre candidat qui était un étranger au village.

 

     A cette occasion, on organisa une réception chez les Clarambaux. Man, aidée de Fulvie, une voisine, mit tout son coeur à la préparation de la fête. Fulvie avait été en service au château et elle connaissait les usages pour placer les invités à table : le vicaire, l'échevin de l'instruction, M. Nalonsart, ..."On met les femmes un peu partout, pour qu'elles fassent passer les plats. C'est ainsi chez les gens"[1].

 

     Pendant le repas, les conversations fusèrent. On dit à Jean qu'il aurait en main "la meilleure pâte d'enfants", futurs ouvriers pleins de bon sens qui, dans cent ans, changeraient la face du village. "Mais Jean Clarambaux songeait aux hommes de son village. Les uns sortaient comme des diables marrons de la mine d'oligiste et leur retour rougissait les chemins jusque dans les ramées humides des bois environnants. D'autres, le visage jaune, les pommettes et le nez cuits, avaient passé la journée ou la nuit dans l'enfer des fours à zinc. D'autres encore promenaient leur accoutrement noir entre les maisons et les haies : ils venaient des houillères de la rive droite du fleuve. Des Pierrots s'époussetaient en marchant : les hommes de la bonne chaux du pays qu'ils avaient arrachée toute rouge, à coup de fer, des chaufours. D'autres enfins, remontés des fosses à derle, polies et pures comme des catacombes de marbre, redescendaient les collines, un peu d'argile à leurs souliers et sous leurs ongles".

 

     M. Nalonsart y était allé d'un discours : "Car, Mesdames et Messieurs, le nouveau maître d'école commence seulement sa vie...".



[1] Et moi qui croyais que c'était pour leur donner à chacune un chevalier servant, par courtoisie et galanterie.

08/11/2007

Lecture : "Le village gris", de Jean Tousseul

 

    

"Le village gris" de Jean TOUSSEUL.

  

   

 

     Marie Clarambaux avait appris à coudre chez une couturière de Balanges[1] où, petite fille blonde de treize ans, elle se rendait tous les jours. Son frère Jacques travaillait aux fours à chaux et son père, à la mine de fer. Elle savait "que des gens mangeaient de meilleures choses qu'à la maison, mais ce qu'on trouvait chez elle était servi sur la table, entre papa, Man et Jacques".

 

     A seize ans, elle gagnait 25 centimes par jour en cousant chez Madame Badoulet où elle restait la semaine. C'est à cette époque que son père était mort inopinément et que Jacques, son frère, tira au sort le bon numéro, celui qui l'exemptait de faire son service militaire. Peu de temps après, sa mère était morte elle aussi.

 

     C'est alors que Jean Smal entra dans la vie de la jeune femme que Marie devenait. Elle fut obligée de rester à la maison car la voisine qui s'occupait du ménage depuis la mort de sa mère n'était plus en mesure de le faire. Jean Smal demanda la permission à Jacques de rendre visite à sa soeur à la maison. Il l'obtint après avoir juré qu'il l'aimait pour de bon. "Et puis, mon Dieu ! il arriva ce qui arrive...Elle devint brusquement une grande fille, enamourée, angoissée, reconnaissante, confuse, grave soudain de ne plus rien ignorer".

 

     Leur bonheur fut de courte durée, Jean Smal, casseur de pierres, décéda accidentellement le 2 juin 1890, à l'âge de vingt ans. Peu de temps après, Marie annonça à son frère qu'elle attendait un enfant. La semaine suivante, Jacques descendit dans la mine d'oligiste[2] au Bâti-Dryane pour pouvoir subvenir désormais seul aux besoins de trois personnes.

 

     C'est ainsi que Jean Clarambaux naquit le soir de la Noël 1890  au hameau du Bois-de-Namur, dans le Condroz. Il était à peine né que, des six autres maisons du hameau,  les voisins vinrent rendre visite, les bras chargés de présents : des oeufs, des pommes et du lard pour le cordonnier Pierre Bréalle ; une pinte de lait et un seau de charbon pour la grande Honorine ; un coq pour François Mauvis et un cougnou... Les hommes burent du genièvre.

 

     L'enfant grandit heureux puisque "des visages familiers l'entouraient, que de bonnes mains chassaient les guêpes, les orties, les cailloux, tout ce qui faisait mal". Il aimait se promener avec son oncle Jacques qu'il aimait bien et qu'il appelait Monque.

 

     Mais le malheur frappa de nouveau la famille Clarambaux le jour où "des phrases volèrent par-dessus les haies et les jardins :

-         Un coup d'eau au Bâti-Dryane. – Il y a quarante noyés. – On dit que Jacques est resté dedans".

    

     Et le petit Jean ne revit plus Monque.

 

     L'année suivante, Marie et Jean quittèrent le hameau pour aller vivre au village de Balanges. "Il fit le grand voyage sur un chariot à ridelles, couché parmi les châlits, les traversins, les sacs de pommes de terre et les bahuts branlants". Les après-midi, Marie allait coudre chez les riches et Jean attendait son retour avec impatience : "Vous revoici enfin, Man ! Comme vous êtes bonne et belle ! Vous faites de la lumière en rentrant : vous êtes divine !"

 

     Jean apprit à lire et à écrire chez Monsieur Nalonsart, "un drôle d'homme...qui vivait de ses rentes, dans ses livres et ses journaux". Il vivait séparé de sa femme et Marie cousait pour lui. "Comme on est heureux lorsqu'on est un petit garçon de six ans qui apprend à lire". Au verso des trois cents circulaires bien cousues qui restaient après la distribution qu'il avait faite avec Monsieur Craquebise, il écrivit un livre sur les personnes et les endroits qu'il avait connus jusqu'alors, "d'affreuses caricatures et quelques lignes d'affreuses écritures sans orthographe...un plein poème de coeur d'enfant qui balbutie et bout".

 

     A cette époque il découvrit aussi la religion. Les fumées de l'encens, la musique des orgues, des histoires pleines de mystère, la procession des rogations, impressionnèrent très fort l'enfant, jusqu'à l'évanouissement même, une fois, dans l'église où Madame Phanie l'avait emmené pour la messe. Il vit son premier mort, Théophile, le vieux compagnon de Phanie et suivit son premier enterrement. A la messe il s'évanouit de nouveau.

 

     A sept ans, il entra à l'école chez M. Jacoris qui "pointait une barbiche menaçante et roulait des yeux de hibou". Il se révèla être un brillant élève et, en deuxième année d'études,  reçut le premier prix général assorti du premier prix d'application. Il ne s'entendait pas bien avec ses condisciples, son seul ami était Donat, le petit bossu, le souffre-douleur de la classe.

 

     A huit ans, il fit une pneumonie et sitôt celle-ci guérie, la petite vérole. Le soigner et le veiller nuits après jours pendant une longue période fut une épreuve éreintante pour Marie.

 

     Quand il fut guéri, il accompagna M. Craquebise, le boutiquier, dans sa tournée des vins. Ils allèrent, dans la carriole à laquelle était attelée Fanchette, jusqu'au château de Franc-Waret où il servit la vicomtesse, "la vieille comtesse" comme l'appela Jean qui en fut très confus lorsque M. Craquebise le reprit. Dans son esprit, vicomtesse était devenu vî[3] comtesse qu'il avait donc traduit en français par vieille comtesse. "Le gamin, mordu au coeur par la jalousie, regarda désespérément son compagnon. Tout s'expliquait. Craquebise était amoureux de la dame : il avait voulu humilier Jean, pour qu'elle ne l'aimât point".

 

     Le cordonnier Pierre Lardinois, par ses talents de guérisseur, avait acquis une grande notoriété et "les malades  processionnaient du matin au soir vers sa maisonnette". Il avait des visions et prétendit que "sainte Begge qui habita la région au temps mérovingien lui apparaissait". Il se mit à prêcher. Il accomplissait des miracles.

 

     Jean fut très impressionné à l'écoute du prédicateur. Il n'en dormit pas la nuit et s'enferma dans un mutisme qui inquiéta Man. Il ne mettait plus les pieds chez M. Nalonsart, il était distrait à l'école. "Il n'était plus le même enfant, le village lui-même avait changé, comme s'il avait été transporté en bloc dans un pays de légende".

 

     Quelques jours plus tard, "quarante gendarmes à cheval, suivis d'une carriole, vinrent chercher Pierre Lardinois". Une émeute se déclencha, des coups de fusil et de sabre répondirent aux jets de pierres. Jean fut témoin de la scène, s'enfonça dans l'échauffourée, la carriole était partie avec le cordonnier mais les émeutiers ne se calmaient pas, ils saccagèrent la cure, des gendarmes arrivaient de partout, tirant des coups de fusil. Man l'enleva dans ses bras et l'emporta loin de l'émeute. Il y eut deux morts parmi les villageois et un gendarme sans compter les blessés.

 

     Le lendemain, Jean ne voulut pas aller à l'école et à sa mère qui lui demandait ce qu'il avait, il répondit : "—Je me plais mal au monde". On apprit que Pierre avait été mis dans un asile avec les fous. M. Nalonsart avait dit à Jean qu'il devait choisir, qu'il ne pouvait "aimer tout le monde" et que quand il aurait compris cela, il serait comme lui, il ne voudrait plus voir personne.

 

     Il prit vraiment conscience de ce qu'était la mort avec le décès de Donat, son seul véritable ami. Il eut beaucoup de chagrin, des remords aussi de lui avoir fait faire l'une ou l'autre corvée mais surtout de l'avoir chassé de l'île de leurs jeux parce qu'ainsi le voulait Eva Rasquin, fille de la ville, nouvelle venue dans le village, qui mettait les garçons en compétition pour lui plaire et les sélectionnait. Man lui assura que Donat lui avait sûrement pardonné avant de partir et il lui dit : "nous resterons toujours nous deux...Je ne me marierai pas...jamais".

 

     Il eut bientôt douze ans. Il était redevenu sage, premier de classe chaque année à l'école et il dévorait la bibliothèque de M. Nalonsart.

 

     La mort du grand Médard, un ouvrier carrier, recouvert par les pierres comme le père de Jean, fut l'occasion, pour Marie, d'en parler  pour la première fois à son fils qui l'assaillit de questions. Elle évoqua son passé, "le profil silencieux de grand-père, l'affairement souriant de grand'mère, l'ombre affaissée de Monque et sa sainte vie d'ouvrier, la haute silhouette aux gestes larges de Jean Smal". Le gamin songeait "qu'il y avait des hommes qui se faisaient tuer pendant qu'il lisait, il y avait des hommes qui risquaient leur vie pour manger et donner à manger à leurs enfants".

 

     M. Nalonsart offrit de payer à Jean le minerval, la pension et les livres pour qu'il puisse aller à l'athénée de Huy à la rentrée d'octobre. Il ajouta cette recommandation : "si quelqu'un, plus tard, te dit du mal de moi, tu hausseras les épaules. Je méprise le milliard d'imbéciles accrochés à la terre. Mais si quelqu'un dit du mal de ta mère, tu le gifleras, car c'est une sainte femme. Tu promets ?"

 

     Marie conduisit Jean jusqu'au quai où il prit le bateau pour Huy.

      "Ah! tu repars. Mon pauvre petit, l'âme de ton village a le coeur gros. Quand tu ne verras plus, le matin à ton réveil, la ligne de mes collines et le cerne de mes bois violets, quand tu ne sauras plus où le soleil se lève ni où il se couche, ni d'où vient le vent, quand tu n'entendras plus le marteau du forgeron, le chant des coqs de chez nous, l'appel du chien du marchand de houille, les chansons mendiantes du vendredi, le "sol ! la ! si !" de mes cloches, quand tu ne verras plus passer mes bonnes gens dont on sait le nom et à qui l'on sait ce qu'il faut dire, et quand tu y penseras, tes genoux s'en iront en eau".

     S'il avait été riche, il eût fait le trajet chaque jour en train, mais là, il partait pour un mois et logerait chez Mme et M. Souplat.

                                                       

Ce livre est le premier de la série des Jean Clarambaux qui en comporte quatre autres :

     Le Retour

     L'Eclaircie

     La Rafale

     Le testament

 


[1] Village du Condroz sur la Meuse, près de Landenne-sur-Meuse, Surlemez, Petit-Waret.

[2] Minerai de fer.

[3] En wallon, vî = vieux.

12:17 Écrit par Guibert dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean tousseul |  Facebook |