24/01/2008

"Le pain noir", de Hubert KRAINS.

 

"Le pain noir" de Hubert Krains (Ecrivain belge et militant wallon, fils d'ouvriers agricoles hesbignons, né à Les Waleffes le 30.11.1862, mort à Bruxelles le 10.05.1934).

  

     L'auberge de l'Etoile, tenue par Jean Leduc et son épouse Thérèse sur la route de Huy à Tirlemont, avait  été hypothéquée pour éviter la prison à leur fils Alfred en indemnisant l'adversaire qu'il avait blessé au cours d'une rixe. Il avait "mal tourné" depuis quelque temps et ses nombreuses frasques avaient détourné de lui la sympathie de tous. Son père s'était considéré comme déshonoré par lui. Alfred qui était à Liège, en principe, pour apprendre l'ébénisterie ne donna plus de ses nouvelles, ce qui inquiétait beaucoup sa mère.

 

     L'inauguration du chemin de fer Hesbaye-Condroz, joyeusement fêtée au village de G..., sur la Mehaigne, risquait de ruiner pour de bon les tenanciers de l'auberge par le détournement du trafic des voyageurs de la route au profit du train.

 

     Jean était rentré saoul de la fête. Au temps où les affaires marchaient bien pour lui et qu'il avait de l'argent plein les poches, il sortait beaucoup et dépensait sans compter. Incapable de faire du mal à personne mais indolent et bien en peine de prendre des décisions, la nouvelle situation le dépassait.

 

     Thérèse, au contraire, travaillait comme une bête de somme. "C'était une de ces créatures pleines d'abnégation pour qui le plaisir suprême consiste à voir vivre par elles, tranquilles et heureuses, les personnes qu'elles aiment".

 

     Jean eut cependant une idée que Thérèse partagea. Il se ferait jardinier. Il cultiverait son terrain et vendrait ses services à ceux qui en auraient besoin.

 

     Un jour, Thérèse alla rendre visite au vieux cousin Andry, veuf, qui vivait avec sa fille Céline dans une pauvre ferme. Maniaque vivant en sauvage, il détestait le luxe et même le simple confort bien qu'il possédât quelque fortune. Céline avoua à Thérèse qu'elle était amoureuse de Jules Libau, un jeune clerc de notaire, et, qu'ayant tout découvert, son père l'avait battue. La fureur du vieillard était due au fait qu'il "exécrait les petits employés, les pauvres scribes de village, généralement aussi mal rémunérés que des hommes de peine et dont les paletots rapés s'associent dérisoirement avec des mains blanches".

 

     Thérèse ne put refuser à Céline de la laisser voir son amoureux chez elle à l'insu de son père. Là, les amoureux se promenaient au jardin, prenaient le café avec Thérèse et Jean Leduc qui appréciait Jules et regrettait de ne pas avoir un fils comme lui. Jules et Céline passaient ainsi des heures de bonheur et se promettaient le mariage.

 

     Mais  Jules était l'objet des agaceries de la servante de son patron. Il se voulait raisonnable, mais l'image de la jeune fille l'obsédait "avec ses yeux ensorceleurs, la chair affriolante de ses bras nus et ses seins voluptueux, qui, en soulevant d'un mouvement régulier et fort l'étoffe du corsage, semblaient s'offrir d'eux-mêmes à quelque invisible amant".

 

     Les projets de Jean n'avaient pas réussi. Ses récoltes lui rapportaient peu et personne ne l'employait comme jardinier. Il n'arrivait pas à payer les intérêts de sa dette et il vivait avec Thérèse de pain et de légumes. Il souffrait beaucoup  moralement de sa misère, il fuyait les gens et devenait sauvage.

 

     Leur fils Alfred donna enfin de ses nouvelles, il était à Bruxelles et souhaitait que sa mère vienne le voir. Jean s'y opposa, disant qu'il n'avait plus de fils, qu'il l'avait renié. Mais devant le chagrin de Thérèse, il lui donna l'argent nécessaire et lui dit de faire comme elle voulait.

 

     Thérèse n'avait jamais voyagé aussi loin. Ce voyage l'effrayait. En cours de route, un couple engagea la conversation avec elle. Ils allaient aussi voir leur fils qui travaillait dans un Ministère et la femme harcelait Thérèse de questions pour savoir ce qu'il faisait, quelles études il avait faites et où il habitait. Elle fut très embarrassée de répondre, resta très évasive et se rendit ainsi suspecte aux yeux de l'autre. Elle n'osa plus adresser la parole à personne.

 

     Alfred l'attendait à la gare. Elle le trouva admirable avec ses souliers vernis, sa redingote, son chapeau haut de forme et ses moustaches relevées en crocs. Chemin faisant, il nommait pour sa mère les différents édifices qu'ils croisaient sur leur route. Il lui confirma qu'il tenait un estaminet et lui apprit qu'il vivait maritalement avec quelqu'un, ce qui, selon lui, était indispensable dans ce genre de commerce. Elle s'imaginait le genre de filles dont elle avait entendu des marchands parler avec des sourires louches. Elle n'était pas très rassurée d'arriver à la maison de son fils et encore moins quand ils pénétrèrent dans sa rue, la rue du Pommier, étroite, irrégulière et noire comme un trou de taupe.

 

     Sylvie, la maîtresse d'Alfred, lui fit bon accueil, ce qui atténua quelque peu sa première impression négative en pénétrant dans la salle en forme de boyau, très peu éclairée, aux tables sales, aux bancs dont les coussins, crevés par places, laissaient échapper des touffes de crins.

 

     Ils firent encore un tour en ville accompagnés d'un joyeux camarade d'Alfred. Ils burent de la lambic dans un estaminet pour petits bourgeois, tenu par "une grosse Flamande avec des cheveux blonds, des yeux de faïence et des pendants d'or à ses oreilles".

 

     Puis Alfred parut pressé de partir : "-- il fallait se dépêcher si elle voulait rentrer par le dernier train".

 

     Le discours changea. Il l'invita à le suivre dans sa chambre pour parler. Il avait besoin de deux mille francs pour s'agrandir et il les rembourserait très vite. Comme elle lui expliquait la misère dans laquelle son père et elle s'étaient mis pour lui, il se fit plus pressant, et même exigeant, se montrant bourru et brutal. Elle lui donna  deux pièces de cinq francs et un peu de monnaie, presque tout ce qu'elle avait sur elle. Il prit la somme sans mot dire et la fit glisser dans sa poche d'un geste presque méprisant.

 

     A la gare, elle voulut acheter une pipe et du tabac pour son mari. Alfred lui prit les deux francs qu'elle avait préparés dans sa main et ressortit de la boutique avec une misérable pipe et un petit paquet de tabac, elle comprit qu'il l'avait volée. Il la poussa immédiatement dans le train et s'en alla. Elle cria son nom à la portière et il revint l'embrasser sèchement avant de s'en aller sans plus se retourner.

     

     Elle n'osa rien dire à son mari, de peur de l'irriter, et lui ne demanda rien pour ne pas avoir l'air d'encore s'intéresser à son fils. Il avait pourtant espéré quelque chose de positif de cette rencontre, mais le silence de Thérèse trahissait la déception qu'elle avait sans doute enduré.

 

     Jules Libau avait obtenu une place de second clerc, très bien payée, dans une importante étude de Huy. Lui et Céline ne se verraient certes plus aussi souvent mais il lui renouvela sa promesse de l'épouser.

 

     Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Jules n'écrive enfin à Céline via les Leduc comme ils en avaient convenu. Dans sa lettre, il décrivait son installation, donnait l'emploi de ses loisirs, faisait le portrait de son patron, critiquait ses collègues et se flattait d'être déjà apprécié. La santé apparemment déclinante du vieux premier clerc lui ouvrait des perspectives d'avancement.

 

     Jean se sentait abandonné de tous. Il en eut la confirmation lors de l'enterrement de la fille du baron de Sart. L'indifférence qu'il avait rencontrée chez ses anciennes connaissances l'avait profondément peiné et le tourmentait.

 

     Son humeur se chagrina encore davantage lorsque, repassant près de chez son ancien camarade Guillaume, celui-ci le fit entrer et lui fit faire le tour de sa propriété, puis de sa maison. En voyant tant de bien-être, Jean se sentit travaillé par l'envie et la tristesse. A cela s'ajoutait encore que, jadis, il avait été à deux doigts d'épouser Zabeth, la femme de Guillaume, qui était amoureuse de lui, la laissant finalement pour Thérèse. Maintenant, la jubilation de la femme délaissée se laissait deviner en montrant à celui qui en avait préféré une autre tout ce qu'il avait perdu.

 

     Il s'en alla et continua de marcher sans hâte, ne voulant pas rentrer chez lui mais ne sachant où aller. En errant ainsi à l'aventure, il ruminait son passé, il s'en voulait d'avoir cédé devant Thérèse et de s'être fourré dans l'impasse où il se trouvait à présent. Il retouna boire au café où il était déjà passé après l'enterrement et se querella avec des jeunes qui lui demandaient, rigolards, des nouvelles de son fils puis avec le cabaretier qui prenait leur parti et qui lui décocha que lui, il n'avait pas mangé son pain blanc avant son pain noir.

 

      Il claqua la porte et, une fois dans la rue, une rage violente lui emplit le coeur. Il rentra chez lui où sa colère se déchaîna, il s'en prit à Thérèse, cassa une assiette puis ressortit en hurlant qu'il devait faire un malheur. Il courut ainsi jusqu'à la ligne de chemin de fer et plaça une énorme pierre sur un rail. Arrivé plus loin, il fut pris de remords lorsqu'il entendit un train siffler au loin. Il revint sur ses pas mais il était trop tard, le train arrivait. A sa grande surprise, rien ne se passa, il poursuivit sa route jusqu'à la gare. Il supposa que Thérèse, l'ayant suivi, avait ôté la pierre. Il passa le reste de la nuit dans la paille de sa grange et ne reparut devant sa femme qu'à l'aube.

 

     Céline écrivait pour la cinquième fois à Jules qui ne prenait plus la peine de lui répondre. Elle essayait de se persuader que les histoires qui couraient dans le village à son propos n'étaient que des calomnies. Ils se revirent encore une fois chez les Leduc mais il se montrait indifférent et froid. Tout ce que l'amour de Céline lui inspira fut une poussée de désir. Elle refusa tout d'abord le rendez-vous clandestin qu'il lui proposait mais, comprenant que c'était le prix à payer pour ne pas le perdre définitivement, elle accepta finalement.

 

     Peu de temps après, Jules se maria avec une autre.

 

     Alors qu'ils étaient à Huy le 15 août pour la fête septennale qui s'y tenait et que Jean avait tenu à ne pas rater comme étant probablement sa dernière, les Leduc aperçurent leur fils, couvert de loques, errer comme un vagabond au milieu de la foule endimanchée. Jean retint Thérèse qui voulait se précipiter à sa rencontre. Ils abrégèrent leur sortie et rentrèrent chez eux où les attendait une lettre du notaire qui leur avait prêté les quatre mille francs, lettre dans laquelle il les invitait à se mettre en règle pour les intérêts qu'ils n'avaient plus payés depuis deux ans.

 

     Ce soir là, ils ne parvenaient pas à s'endormir et Jean murmura : "—Thérèse, est-ce un grand crime de se tuer ?".

 

     Céline s'était résignée, elle travailla avec ardeur dans la maison qui fut miraculeusement propre. Son père, d'une humeur intolérable à cause de ses rhumatismes et jugeant tout ce travail inutile, salissait volontairement. Elle ne songea même pas à se fâcher. Elle se montra même aimable avec Martin, un jeune voisin qui donnait volontiers un coup de main à Andry et "qui avait suivi, avec une souffrance muette, les ravages du désespoir sur ce petit être qu'il aimait de l'amour le plus humble et le plus profond", lui qu'elle avait rabroué chaque fois qu'il s'était montré gentil avec elle.

 

     La nuit venue, après avoir baisé les mains de son père endormi et brûlé les lettres de Jules, elle sortit à pas de loup pour se rendre au bord de la Mehaigne. Martin, resté à proximité, l'avait suivie, et la rejoignit à temps pour empêcher l'exécution de son funeste projet. Il la reconduisit chez elle.

 

     Le lendemain matin, s'assurant que Andry était occupé dans ses champs, Martin se rendit auprès de Céline et lui dit qu'il la voulait pour femme. Elle lui avoua être enceinte. Il fit quand même sa demande à son père qui lui répondit : "—autant toi qu'un autre".

 

     Quant à Thérèse Leduc, elle finit par perdre complètement l'esprit et Jean se résigna à la laisser interner à l'asile de Saint-Trond comme son médecin le lui avait recommandé. Il continua à travailler chez Davin, le bourgmestre, où il s'était engagé l'année précédente comme journalier. Pour tromper sa solitude, il se rendait parfois chez Andry à la soirée.

 

     "Le mariage de Céline n'avait provoqué aucun changement dans les habitudes de la maison. Le soir, on retrouvait le vieillard dans son fauteuil de bois, Martin à la place qu'il occupait jadis et Céline en face de lui. Comme autrefois aussi Martin fumait sa pipe, Céline cousait ou tricotait et Andry s'endormait après le souper. Martin avait l'air calme d'un homme qui a enfin conquis dans la vie la place qu'il rêvait ; quant à Céline, sa figure, maintenant défraîchie et presque laide, n'exprimait plus d'autre sentiment que celui d'une soumission complète à la destinée".

 

     Martin accompagna Jean à l'enterrement de Thérèse. Elle ne l'avait même plus reconnu lors de sa dernière visite.

 

     De retour chez lui, il sentit qu'il était définitivement seul. Dans la poche d'un tablier il trouva le portrait de son fils.

 

     "Il n'y avait plus d'illusions possibles, cette fois. Sa vie était tout entière derrière lui, comme quelque chose d'irrémédiablement perdu. De tous ses projets, de toutes ses joies, de tous ses espoirs, il ne subsistait rien qu'un souvenir cruel. Des deux êtres qu'il avait le plus aimés, il ne restait rien qu'un portrait effacé et un tablier usé. Autour de lui, tout était dévasté comme après une guerre ; il se trouvait maintenant seul, vieux, sans ressources, sans espérances et sans consolation".

 

     Il s'en alla mourir sous les roues du train qu'un jour il avait tenté de faire dérailler.

 

17:24 Écrit par Guibert dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (3) |  Facebook |

Commentaires

un passage en coup de vent pour te dire merci
bisous perles de pluie

Écrit par : nanny | 05/02/2008

pas de neige, un léger gel et du soleil ce matin, Marie Pontoise est passé au jardin.
Belle journée de Pâques ainsi qu'à ta famille

Écrit par : nanny | 23/03/2008

vas tu bien ?
Je passe te souhaiter un très heureux 1 er mai


Le premier Mai c'est pas gai,
Je trime a dit le muguet,
Dix fois plus que d'habitude,
Regrettable servitude.
Muguet, sois pas chicaneur,
Car tu donnes du bonheur,
Pas cher à tout un chacun.
Brin d' muguet, tu es quelqu'un.
Monsieur Brassens - Discours de fleurs



Écrit par : Nanny | 01/05/2008

Les commentaires sont fermés.