10/01/2008

La Rafale - Roman de Jean Tousseul

 

"La rafale" de Jean TOUSSEUL.

      (Quatrième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

     "Le tocsin annonça que la guerre était proche". Des soldats avaient déjà été rappelés mais personne ne s'attendait à l'envahissement de la Belgique puisqu'elle était neutre. On ne comprenait rien aux origines du conflit, le drame de Sarajevo était lointain et mystérieux et un petit village de la Meuse n'avait rien à voir avec cette affaire.

 

     Et pourtant, le 4 août 1914, le tocsin sonna de nouveau pour annoncer l'incroyable : l' Allemagne avait déclaré la guerre à la Belgique. On fit des provisions : farine, sucre, conserves, pétrole,... Agnès, la fiancée de Jean Clarambaux, et toute sa famille avait évacué dans la direction d' Anvers.

 

     M. Nalonsart, Jean Clarambaux et Man, restèrent au village. Il ne se passerait rien, pensaient-ils.

 

     Des nouvelles contradictoires et invérifiables leur parvenaient sur les opérations militaires. Parfois, elles étaient très optimistes, les forts de Liège tenaient bons et les envahiseurs étaient  en déroute. Parfois au contraire, on signalait des uhlans dans le Condroz, pas loin du village. Leur moral en prenait un coup. Jean pensait à Agnès, il se demandait ce qu'elle devenait. Il voyait la maison qu'ils s'étaient choisie quinze jours plus tôt pour s'y établir une fois mariés. "Anxieux de nature, il songea un instant que la belle histoire était finie".

 

     Des bruits couraient sur des massacres perpétrés sur des civils en représailles des tirs de francs-tireurs essuyés par les soldats allemands. M. Nalonsart eut toutes les peines du monde à convaincre Julien Malengraux de se débarrasser de son fusil. Il parlait de faire le bravache et d'abattre le premier Allemand qu'il verrait.

 

     L'approche des troupes ennemies se fit de plus en plus précise. Des fugitifs passèrent sur l'autre rive de la Meuse ainsi que des soldats blessés qui se repliaient. Puis ce furent les premiers éclaireurs Allemands. Il vint de plus en plus de fantassins, et l'armée grise déferla sur toute la région. M. Nalonsart regroupa chez lui Jean, Marie et les voisins les plus proches. Les fusillades s'entendaient tout autour, le grondement du canon se cognait furieusement aux collines, ils bombardaient Namur.

 

     Enfin, ce fut le premier contact avec eux. Jean avait appris leur langue et M. Nalonsart en connaissait quelques mots. Ils purent donc répondre à leurs questions : non, ils n'avaient pas de fusils ; Jean n'était pas soldat car il n'avait pas été conscrit... Ils visitèrent les maisons de chacun et le feldwebel inscrivait ensuite sur la porte la mention : "Zù verschonen". Le bon à ne pas incendier en quelque sorte. Les choses se passaient plutôt bien pour ce hameau car, à quelques centaines de mètres, des civils avaient tiré sur des Allemands, et des maisons avaient été incendiées, des otages torturés puis exécutés.

 

     Un messager apporta une lettre d'Agnès qui écrivait de Folkestone. La guerre serait longue, prévenait-elle. Jean avait repris la classe du second degré après la mort de M. Clocheteux, "le nez sur une police d'assurance". Mais il avait perdu son bel enthousiasme et Man avait vieilli et blanchi. Au fil des jours, des nouvelles arrivaient concernant les conscrits : des morts, des disparus, " le village avait donné ses fils comme autrefois, sous les ducs de Bourgogne et les Rois d' Espagne, au service de qui des jeunes gens d'ici, aux vieux noms d'ici, étaient restés en Lorraine et dans les Pays-Bas".

 

     Pour survivre au village, c'était la débrouille. Julien Malengraux découvrit à la lisière du bois un maigre affleurement de terre-houille qui suffirait quand même à chauffer le village pendant la mauvaise saison. On broyait du froment dans des moulins à café pour faire des crèpes car le pain manquait. On utilisait des morceaux de courroie pour les ressemelages. On dépouillait les bois d'alentour pour se chauffer. On fabriquait du pâté de foie avec des haricots et de la soupe avec des rutabagas ligneux.

 

     M. Nalonsart était allé dans le Luxembourg pour s'enquérir de sa famille. Celle-ci était indemne mais, de son voyage, il revint avec des nouvelles tragiques. A Porcheresse, Ethe, Latour, Bleid, Etalle, Rossignol, Fouches, Izel, et dans toute la Province, les Allemands avaient volé, brûlé, torturé, violé, massacré, commis les pires atrocités sur des prisonniers, des civils, des femmes, des enfants, des religieux.

 

     A Dinant, une ville de sept mille habitants, six cent quinze personnes, dont septante-cinq femmes et trente-cinq enfants, avaient été fusillés. Trois cents maisons sur quatorze cents restaient debout.

 

     Par contre, les Bavarois qui occupaient le village de Jean, se comportaient très humainement. La commandanture, installée au château, distribuait de la soupe aux vieux et aux enfants. Ceux-ci se liaient d'amitié avec Wilhem, Karl, Fritz, et recevaient même du chocolat. L'un des soldats, Arnold, père de dix enfants, comblait de gâteries Mariette et Georgette, deux petites filles blondes, orphelines du 19 août. Un soir, il fut rappelé dans son pays. Avant de partir, il les rechercha pour leur dire au revoir. Jean le conduisit chez elles, dans le hameau incendié. Honteux, le visage chiffonné, il vit dans l'ombre le poêle, le matelas, la table d'osier, le plafond de planches rugueuses, il baissa la tête et souffla dans le fond de son casque : "—Pardon, Madame, pour votre monsieur et votre maison. Pas moi.Moi, cordonnier". A la gare, il se mit au port d'armes et salua Jean qui souleva son chapeau, puis tendit sa main qui disparut aussitôt dans les doigts énormes de l' Allemand. Ce fut sa première compromission.

 

     Une nouvelle lettre d' Agnès apprit à Jean qu'elle était infirmière à Calais et que deux de ses frères s'étaient engagés. Il eut la nette impression que son idylle était irrémédiablement dévastée. Et comme pour confirmer ses pensées, elle cessa d'écrire.

 

     La venue des Allemands avait profondément changé Jean, il ne croyait plus en Dieu. Il devait combler ce vide mais il ne savait pas encore par quoi.

 

     De nouveaux noms s'étaient ajoutés à ceux des morts et des disparus. Ils évoquaient des visages familiers : carriers, mineurs, hommes des fours à zinc, cultivateurs, chaufourniers. Ils étaient tombés dans les Flandres où les combats se poursuivaient.

 

     On apprenait aussi les mauvais traitements que subissaient les prisonniers dans les camps allemands. Les pires tortures leur étaient infligées, on les fusillait au moindre manquement et, torturés par la faim, certains mangeaient du rat ou du savon.

 

     La misère régnait sur tout le pays. Chassés par la famine des cités industrielles du pays de Liège, des mendiants squelettiques allaient de porte en porte pour quémander une pomme de terre, un rutabaga, une croûte de pain, une poignée de froment, une betterave ou un navet. Tout vint à manquer et les Allemands avaient supprimé les distributions de soupe aux affamés du village. Tous les chevaux furent réquisitionnés.

 

     Comme si cette situation n'était pas suffisamment alarmante, les Allemands se mirent à déporter un grand nombre d'hommes valides pour travailler en Allemagne.

 

     L'hiver 1915 fut très rigoureux, on passait la Meuse gelée sans s'occuper du pont de bois, une épidémie de grippe allongea encore la longue liste des morts.

 

     Des réfugiés français, chassés du Département du Nord, furent accueillis au village et aidés autant qu'il était possible en ces temps de disette. Les nouveaux venus s'étaient tout de suite sentis chez eux, ils connurent bientôt tout le monde en se mettant à la recherche de pommes de terre.

 

     Le troisième printemps de la guerre était venu et celle-ci faisait rage. Les Etats-Unis avaient déclaré la guerre à l'Allemagne. "Ce peuple de marchands avait fourni des munitions aux Prussiens jusqu'à l'avant-veille de la rupture". Français et Anglais lançaient des offensives. En Russie, le peuple s'était révolté et le tsar avait abdiqué. Puis, elle signa la paix avec les Allemands et ceux-ci purent ramener des troupes chez nous en provenance du front oriental.

 

     La guerre était vraiment trop longue, les gens n'en pouvaient plus. Les mauvaises nouvelles se multipliaient : le front des alliés s'ébranlait et se déchirait, l'avance allemande roulait jusqu'à soixante kilomètres de Paris. En Flandre, les Britanniques se repliaient sur Ypres. Les trains de blessés allemands se succédaient sans interruption, et on avait transformé les temples de Mons en hôpitaux. La boucherie était horrible.

 

     Le 18 juillet, une terrible offensive avait percé les lignes allemandes au sud de Soissons. Les ennemis furent repoussés en deça de la Marne. Les Français avaient capturé 20.000 hommes et 400 canons. "Ils en ont dans l'aile", répétait discrètement M. Nalonsart. L'occupant réquisitionnait les pneus de bicyclettes et achetait des orties, qu'il destinait au tissage.

 

      Des casques à pointes venus du front occidental logèrent chez l'habitant. Il y en avait un, d'une trentaine d'années, chez Fulvie Legendre. Il était très liant et il confia  à Jean Clarambaux qu'il avait été à Louvain, que cela avait été terrible, qu'il s'était caché dans une cave, que leurs officiers étaient des bandits, qu'ils le payeraient, que l' Allemagne était battue, qu'ils avaient faim chez eux et qu'ils mitrailleraient toute cette canaille. Il s'en alla au bout de deux semaines de repos pour une destination inconnue. Il avait conquis tout le monde avant de partir et chacun lui souhaita bonne chance.

 

     On se mit à se disputer entre voisins pour des idées à propos de la guerre. Les uns, jusqu'auboutistes", voulaient qu'elle continue pour écraser les Allemands jusqu'au dernier mais d'autres, pacifistes, dont Jean se fit le porte-parole, pensaient que la prolongation de la guerre était odieuse puisque l'Allemagne était battue et qu'on allait encore sacrifier en vain des dizaines de milliers d'hommes par "dignité militaire". "Il ne faut plus qu'on tue", répétait-il.

 

     Le maître d'école s'était assuré ainsi de nombreux ennemis. Mais il continuait sa campagne. Il parlait vraiment au nom de la muette misère et de la peureuse torture des faibles. Il était indiciblement fort dans sa solitude.

    

     Jean repensait à Agnès. Sa tante était venue annoncer qu'elle s'était mariée. L'adolescente arrachée à son village par la guerre, perdue dans l'atmosphère de pitié d'un hôpital, les nerfs épuisés par les veilles, n'avait pu résister aux instances de ceux qui mourraient peut-être le lendemain. La guerre avait brutalisé des millions d'idylles. On ne séparait pas impunément, pour des années, des êtres qui avaient faim l'un de l'autre.  "Il faut pardonner, Clarambaux", disait M. Nalonsart. Il avait répondu d'une voix sourde : "j'ai pardonné".

 

     A partir des Flandres, les Belges avaient lancé l'offensive. Le 14 octobre 1918, dans le brouillard de l'aube, Belges, Français, Anglais, précédés par une pluie de fer et de feu, s'étaient rués à l'assaut des lignes ennemies et les déchiraient.

 

     Comme lors de l'invasion, des colonnes de réfugiés, venant cette fois de la France, des Flandres et du Hainaut, s'épuisaient sur les routes brabançonnes, laissant des malades et des morts dans les maisons qui bordaient leur calvaire.

 

     Comme lors de l'invasion également, les nouvelles contradictoires sapèrent le moral des gens. Enfin on apprit par le "Kölnische Zeitung" que la révolution avait éclaté en Allemagne.

 

     Alors qu'on était sans nouvelles fiables sur le déroulement de la guerre, un avion allemand taub fit des figures acrobatiques au-dessus de la région, puis les cloches se mirent à sonner dans tout le pays. Pleurant silencieusement, M. Nalonsart finit par dire : "—Enfin, on ne tue plus. Est-ce possible?". Le village redevint bruyant comme aux jours des frairies passées : des gens couraient sur les routes, on s'embrassait. Le drapeau belge flottait sur le toit pointu de l'église et un drapeau rouge bougeait sur la tour de la commandanture. Un train passa, bondé d'Allemands qui agitaient des drapeaux pourpres pour saluer les paysans qui regardaient passer la révolution. Une grande partie de l'armée allemande désertait.

 

     Puis ce furent des soldats et officiers en retraite qui vinrent loger au village. Les gens avaient peur car ils étaient hostiles, la mine sournoise et railleuse. L'officier se présenta à M. Nalonsart : "Capitaine Jungklaus". " – Nalonsart, docteur en philosophie et lettres", répondit-il. Le Capitaine fit un tour d'inspection avec lui et exhorta les soldats, installés dans les maisons, à faire preuve de correction et de dignité. Trois d'entre-eux dormirent dans la cuisine de Man. Ils étaient épuisés, crasseux. Ils avaient des faces de forçats débilités par les corvées et les privations. Ils s'en allèrent le matin.

 

     M. Nalonsart réfutait l'argument de ceux qui disait que les Allemands étaient punis en rétorquant que les punis étaient les morts, des innocents, et les enfants débilités, et les ménages ruinés, matériellement et moralement. Il ajoutait que les coupables allemands n'étaient pas tués parce que des états-majors alliés ont épargné les états-majors germaniques. Le capitaine Jungklaus le lui avait avoué. Et à ceux qui prétendaient faire justice en allant tuer eux-mêmes les bourreaux d'Andenne, de Rossignol ou d'ailleurs, il répondait que le droit de punir appartenait aux grands de ce monde et qu'ils ne punissent jamais les grands. Il prévoyait qu'on célèbrerait la victoire sur les cadavres de 30 ou 40.000 pauvres petits soldats belges. A ceux qui prétendaient qu'on n'oserait plus faire la guerre, il répondait qu'il y aurait des guerres aussi longtemps que les hommes n'oseraient pas désobéir et qu'ils conserveraient leur âme d'esclaves.

 

     Les voisins étaient peu convaincus par les propos de M. Nalonsart. Il disait des choses que personne ne pensait et, de plus, il les disait dans une autre langue que la leur. Il parlait très mal le wallon et, lorsqu'il avait besoin de plus de trois mots pour exprimer sa pensée, il se servait aussitôt du langage des écoles. Il n'était pas des leurs.

 

     Resté seul avec Jean alors que tous les villageois étaient partis à la rencontre des alliés canadiens dont on annonçait l'arrivée, M. Nalonsart lui dit :

                   "—Clarambaux, il faut se garder, ferme comme un roc, malgré les marées de sottises et de mensonges. Convaincre son entourage serait le principal, mais, crois-moi, Clarambaux, l'homme peut se consoler de n'y avoir pas réussi en constatant que quatre années d'ignominies ont déferlé autour de ses idées sans avoir d'influence sur elles. Voilà, lorsqu'on est vaincu, comme les meilleures des consciences le furent depuis 1914, voilà l'unique beauté de la vie, Clarambaux".

 

 

15:06 Écrit par Guibert dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : jean tousseul la rafale |  Facebook |

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