16/12/2007

"L'éclaircie" : roman de Jean Tousseul

 

(Troisième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

 

     A la fin du roman "Le retour", Jean Clarambaux avait été désigné au poste d'instituteur à l'école du village à l'unanimité du  Conseil communal.

 

     En dépit d'un instituteur en chef, M. Clocheteux, et d'un Inspecteur ayant en commun de ne pas être intéressés par l'enseignement qui ne représentait pour eux qu'une profession d'appoint, Jean retrouvait son âme d'enfant en compagnie des trente-cinq enfants du degré inférieur qu'on lui avait confiés et qu'il aimait bien. "Il était transformé, ses poussins lui avaient communiqué leur joyeuse insouciance".

 

     Son programme de classes-promenades lui donnait l'occasion de communiquer à ses élèves la connaissance de la nature et de leur faire partager l'amour qu'il avait pour elle. Il visitait avec eux les ateliers des artisans : sabotier, forgeron, fagoteur, boulanger, cordonnier, menuisier, les éveillait à la poésie, à la chanson, à l'odeur de chacun des métiers. Ils rentraient souvent de leurs escapades dans la forêt, dans la campagne ou sur la colline dominant la Meuse avec "une culotte fendue, une veste déchirée, un sabot débridé ou une espadrille ouverte" mais "ils mangeaient comme des loups et poussaient comme des mauvaises herbes".

 

     Dans son cher et clair village, Jean vivait heureux, "tout le comblait : ses trente-cinq bonshommes, les gens, les saisons, l'air, le sol, tout".

 

     Vint, une période de mauvais temps venteux, pluvieux avec la Meuse en crue. Beaucoup d'enfants ne venaient plus en classe et ceux qui affrontaient le mauvais temps s'agglutinaient autour du poêle, mouillés et boueux en arrivant en classe. A la mort de son père, le petit Jacoris ne vint plus, on l'avait occupé aux carrières.

 

     Le petit Pierre Costurier fut sérieusement malade et comme son absence se prolongeait, Jean lui rendit visite plusieurs fois dans sa belle maison, la dernière du village. Il fit la connaissance de sa mère, une jolie femme, qu'on appelait Madame Laure. Elle était venue récemment de la ville et personne ne savait rien d'elle. Cultivée, jouant du piano, parlant sans accent campagnard, elle impressionnait beaucoup Jean qui s'en voulait intérieurement de se montrer gauche et paysan avec elle.

 

     L'hiver venu, Jean avait créé une école du soir, tous les jeudis à partir de huit heures. Il y avait réuni quarante-deux élèves, des adultes illettrés, hommes et femmes, de tous âges et même M. Nalonsart, cependant très cultivé, qui aidait l'un et l'autre pour les exercices pratiques d'écriture. Jean donnait une demi-heure de conférence suivie d'une autre de cours pratique. On entendit parler de cette école d'adultes à l'usine, au jardin, aux carrières, dans les mines de fer.

 

     Jean saisissait parfois l'occasion du cours du soir pour signaler que l'un ou l'autre des villageois était dans le besoin comme les Pruniers, septuagénaires, dont l'hiver devint une saison enchantée grâce au pain, à la houille, aux pommes de terre et aux quelques vêtements qu'ils reçurent ainsi généreusement à la suite de cet appel.

 

     Il y faisait aussi parfois la lecture d'articles de journaux. C'est ainsi que le village sut qu'il y avait la guerre des Balkans avec bien des atrocités.

 

     Un dimanche, à la sortie de la messe, il aperçu Madame Laure. Ils se saluèrent discrètement. "Les hommes suivirent des yeux la belle étrangère qui semblait glisser sur la neige craquante". Après le dîner qu'il prit chez M. Nalonsart, il eut envie d'une promenade dans la campagne. Il était supposé marcher au hasard, mais, comme malgré lui, ses pas le conduisirent à la porte de Madame Laure. Il revint tous les jeudis. Elle jouait du piano : Debussy, Ravel, Schumann, il était envoûté. Elle avait fait des gaufres qu'ils mangeaient avec Pierrot. Une fois elle renouvela le pansement d'une blessure qu'il s'était faite en coupant du bois pour Man. Mais il ne s'attarda jamais. Un soir, qu'elle le raccompagnait sur le seuil de sa porte, elle lui dit : "—Vous êtes un grand enfant". Il comprit qu'elle avait deviné son secret et il décida d'interrompre ses visites.

 

     Peu de temps après, un jeudi matin avant l'ouverture des cours, Pierrot lui souffla : "—Nous allons demeurer à Bruxelles, chez bonne maman, qui est la maman de mon père, qui est à l'étranger avec une autre femme".

 

     Quand l'école d'adultes fermait ses portes à la fin de l'hiver, Jean recevait chez lui, le jeudi après-midi, plus de monde que le guérisseur. François Sauvage, le chiffonnier, venait le voir pour se faire lire une lettre de sa fille installée en Amérique ; Jules Cresson, un casseur de pierres, infirme depuis un accident à la carrière, avait besoin qu'on lui écrive une lettre pour la Compagnie d'assurances ; Marie-Anne, devait répondre à une annonce dans un journal pour une place de servante à la ville ; il fallait à Benoît Grevisse une nouvelle pancarte d'aveugle, écrite en belle ronde avec une allumette.

 

     Un jeudi, il ne vint personne, "car tout le village était en l'air". Une explosion aux carrières avait fait trois morts et des blessés graves.

 

     Puis, comme à chaque fois, les choses reprirent leur cours ainsi que les visites chez Jean Clarambaux, le maître d'école. "Bonnes gens, chères gens, devenus vieux ou qui dormez au cimetière, grâce à vous, le poème du village tout entier pénétrait la petite maison". Il vivait ainsi parmi les gens, attentif à leurs peines et à leurs joies.

 

     Mais Jean ne pouvait vivre sans amour.

 

     Il y avait les soirées où les petites gouttes de genièvre déliaient les langues et où chacun racontait sa petite histoire, souvenir de la vie du village, moitié vraie, moitié légende, mêlée de drames et d'aventures joyeuses et d'autant plus mystérieuse lorsqu'elle sortait de la mémoire ancienne d'un conteur plus âgé. Cette lecture réveille en moi le souvenir de pareilles veillées durant lesquelles les aînés racontaient des histoires de leur passé avec ce bon accent doux et traînant de Namur et dont ma mémoire profonde garde la paisible nostalgie.

 

     Mais Jean ne pouvait vivre sans amour.

 

     L'étrange boutique des demoiselles Dognon "où l'on ne remplaçait pas les marchandises épuisées et où on s'en tenait aux anciennes denrées" s'égaya un beau jour de la venue de leur nièce. Agnès était une grande fille solide aux grands yeux malicieux et aux lourds cheveux noirs. Jean prit plaisir à y venir acheter son tabac, "il collectionna bientôt les sachets de Semois, pour le bonifier, disait-il à Man". Au quatrième sachet, Jean et Agnès avaient rougi très fort tous les deux. Il fumait trop et sa gorge en souffrit. Il se ruina alors en bonbons à l'anis, paires de lacets, fromages de Herve, boîtes de sardines...décidément, il ne pourrait pas se payer le volume de pédagogie récemment paru qu'il convoitait mais coûtait trois francs cinquante.

 

     Elle devait retourner à Franc-Waret pour huit jours, elle fixa rendez-vous à Jean pour faire la route ensemble. Ils bavardèrent, il l'admirait dans sa belle robe de serge bleue, elle lui montra une petite photographie d'elle. Ils se quittèrent à l'approche de sa maison et elle lui fixa rendez-vous pour le retour.

 

     Au retour, Jean ne lui cacha rien de ses amours passées. "Il fallait bien vous dire tout avant d'aller plus loin, n'est-ce pas, Agnès ?".

 

     Quelques jours plus tard, Jean fut malade et Agnès vint le voir chez lui, apporta un sachet de camomille pour qu'il transpire. Elle lui annonça que M. Craquebise rachetait toutes les marchandises du magasin et qu'elle s'en irait dans deux jours. Ce soir là, Man dit "—Ce serait une brave petite femme."

 

     La bonne saison revint et tous les hommes se mirent à jardiner. La terre sentait bon et tout ce qui était vivace reverdissait. On fêta les cent ans de Rose Jandrin, la sage-femme, les fêtes reprirent tous les dimanches dans les hameaux. Les villageois s'amusèrent beaucoup, le 1er mai, de la coutume qui consistait à tracer des chemins de sable ou de cendres entre les seuils des amoureux, surtout quand un mystérieux semeur avait dirigé tout un réseau de sentiers vers la porte de mademoiselle Jacqueline Spadin, une vieille fille innocente. 

 

     Jean Clarambaux avait fait le long et angoissant voyage jusqu'au petit village forestier du Namurois pour y demander la main d'Agnès. Il loua pour douze frans par mois, une petite maison centenaire faite du bon calcaire du pays. Ils la visitèrent ensemble, M. Nalonsart, Man, Agnès et Jean. Les hommes voyaient déjà comment il faudrait restaurer le courtil, tailler les arbres fruitiers, en planter d'autres. Agnès se promenait dans la maison et comme une fée, de sa baguette magique, elle faisait apparaître le mobilier et les décorations. Jean racontait que Jean-Baptiste le menuisier, lui fabriquait une table, et Chiproule le forgeron, deux tulipes en fer forgé. Louis le vannier lui avait promis une belle corbeille à papiers...

 

     On entendit venir Vonesche, le marchand de journaux. Sa voix aigüe montait par-dessus les sureaux : "—L'Autriche...la Serbie..." Comme il approchait, on distingua : "...déclaration de guerre...".

 

16:53 Écrit par Guibert dans Lectures | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : l eclaircie, roman de jean tousseul |  Facebook |

Commentaires

Je cherche un texte de Jean Tousseul intitulé :
"L'eau monte à Liège."
Quelqu'un peut-il m'aider ?
Merci d'avance.

Écrit par : FANALI Yves. | 16/03/2009

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