03/12/2007

Le retour : roman de Jean Tousseul.

 

      (Deuxième roman de la série des Jean Clarambaux : Le village gris - Le retour – L'éclaircie – La rafale – Le testament.)  

 

     A la fin du premier roman de la série des Jean Clarambaux : "le village gris", nous avions laissé Jean sur le quai de Meuse où il avait débarqué pour venir faire ses études secondaires à l'Athénée de Huy.

 

     On le retrouve dans sa chambre chez les Souplat avec Marie, venue lui rendre visite. En mère attentionnée, elle lui apportait, comme à chaque fois, tout ce qu'elle avait cousu et tricoté pour lui, des friandises, des cigarettes, et pleins d'autres choses encore.

 

     Comme Jean lui demandait des nouvelles de M. Nalonsart, elle lui parut confuse et finit par souffler : "Je n'ai rien fait de mal. C'était pour vous". Il lui répondit qu'on lui avait tout dit et que, comme on le lui avait mal dit, il s'était battu. Rien ne fut changé dans leur amour après ce dialogue qu'ils redoutaient tous deux depuis longtemps.

 

     Un jour il fit un malaise pendant les cours, on le ramena à la pension et M. Nalonsart vint à son chevet. A entendre celui-ci, il s'agissait "d'un peu d'insuffisance cérébrale", rien de grave. Il avait cependant besoin de se reposer de ses études pendant quinze jours et de se donner de l'air, du calme et de l'exercice physique léger. Avant de partir, il fit ses recommandations à Jean et laissa des instructions à Madame Souplat pour veiller à son hygiène de vie.

 

     A cause de sa sciatique, Madame Souplat engagea Lucienne, une jeune fille de 19 ans qui venait du Plat-Pays et n'avait jamais été en service. Les jeunes gens se firent bientôt l'un à l'autre, ils se racontaient mutuellement des histoires de leurs pays réciproques et se sentirent très proches. Jean se mit à guérir rapidement de sa fièvre lente et il se mit à apprendre l'alphabet à Lucienne qui ne savait ni lire ni écrire.

 

     Il fut grand temps que la sciatique de Madame Souplat disparût car les adolescents s'enflammaient et s'éprenaient l'un de l'autre. La mère de Lucienne vint rechercher sa fille et l'étudiant reprit ses esprits dans la maison qu'il trouvait désormais vide et morte. Ce fut sa première grande émotion amoureuse. Il retourna à l'école.

 

     Jean passa  les vacances qui suivirent dans son village. Il rendit visite à Xavier Legendre, un mineur blessé au fond de la mine. Quelques amis étaient là aussi, presque tous mineurs et Jean les écoutait parler des "trous à terre plastique de la colline condruzienne", des éboulements, des explosions de gaz, des blessés, des morts. Toupie joua quelques airs de violon et tous burent du genièvre. Jean marcha prudemment sur le sentier enneigé en rentrant chez lui car la tête lui tournait. Le frais visage de Lucienne se mêlait aux visions dramatiques de la fosse. Il pensa qu'aucune femme n'entrerait jamais dans sa vie, "puisqu'il voulait vaincre la vieille misère humaine...Ce serait dur et long, mais on en viendrait à bout". 

 

     L'étude et la saison nouvelle rassérénèrent Jean Clarambaux. Ce fut le printemps de Flora, celle qui, à quinze ans, n'était pas comme les autres fillettes de son âge, puisqu'elle l'aimait, lui si laid et si mal habillé. Ils se promenaient ensemble jusqu'aux ruines de Beaufort, la Meuse à leurs pieds, répétaient leurs leçons chez elle où elle lui jouait des chansons d'amour au piano. Mais un jour, on le chassa de sa maison riche, saccageant ainsi le monde autour de lui. Il pensa en mourir. Un soir, il alla jusqu'au fleuve mais le visage de Man, comme une apparition de la Bible, le regardait par-dessus la colline et il rentra chez lui, la tête dans les épaules.

     Les vacances furent tragiques. La Meuse, sortie de son lit par suite d'une rupture de digue à Givet, avait transformé la large vallée en un lac jaune et bouillonnant. Sous la conduite de M. Nalonsart, Jean Clarambaux et quelques hommes parcoururent en barque le village inondé et secoururent ceux qui pouvaient encore l'être. Mais il y eut des noyés. Jean en fut malade. M. Nalonsart regretta d'avoir accepté de le prendre avec lui, sur son insistance. Sa mauvaise santé nerveuse ne résistait pas à des drames comme celui qu'ils venaient de vivre. Au courant de ses histoires d'amour avec Lucienne et Flora, il lui recommanda de laisser les jeunes filles en paix jusqu'à plus tard. Comme il n'en avait plus que pour quelques mois à l'athénée, il lui paierait le train pour rentrer tous les jours. L'air du village lui ferait du bien.

 

     Une après-midi, Nicolas Doucet fit entrer Jean chez lui pour lui demander quelques conseils afin de l'aider à "faire l'agent d'assurance". Il vivait avec sa femme Rosine, sa "vieille gens" comme il l'appelait, et sa petite-fille Anna, âgée de seize ans. Jean n'eut pas l'occasion d'ouvrir la bouche  tellement l'homme parlait et lorsqu'il s'en alla, à la tombée du jour, il avait compris que Doucet l'avait appelé parce qu'il s'ennuyait. 

 

     Jean y revint une autre fois à la soirée. Devant quelques amis, Colas donnait libre cours à ses talents de conteur. Vers huit heures et demie, Rosine et Anna montèrent discrètement se coucher, laissant un cruchon de grès et quatre verres sur la table. Les veillées se succédèrent ainsi. Puis Jean vint le dimanche après-midi car il avait remarqué qu'Anna était seule chez elle à ce moment. Quand Rosine rentra, les adolescents se séparèrent vivement, Jean fit semblant de lire, "mais ses paumes restaient pleines de la rondeur des seins et des hanches d'Anna, et ses doigts vibraient de la vie de la ruche qui électrisait son corps".

 

     Puis un jour, à nouveau, ce fut le vide autour de lui. Doucet, Rosine et Anna avaient quitté le village que Jean trouva désormais inhospitalier. Man ne sut trouver les mots qu'il fallait dire pour le consoler et elle se tut. Le village lui sembla plus désert encore le jour où dix-sept hommes suivirent le racoleur "des conduites d'eau" à Dinant pour cinq francs par jour et du travail en plein air.

 

     Ensuite, ce fut Sylvie, qui gardait des vaches au bord du ruisseau, une coquine qui s'amusait à l'émoustiller et à se moquer de son inexpérience : "—enfant de curé, demi-doux !". Au vieux fagoteur qui la taquinait à propos de l'assiduité de Jean, elle répondit qu'il était bien trop laid avec son visage comme une passoire et que d'ailleurs elle avait son galant. Il entendit ces paroles, en souffrit beaucoup, mais il pardonna car tout plaidait pour elle : "les coupables étaient le bois, la saison, le vif-argent que ses aïeules avaient mis dans ses veines, et qu'après tout elle était jeune, et belle, et libre, et faite pour l'amour, et non pour un pauvre jeune homme qui ne savait encore rien de rien".

 

     M. Nalonsart avait deviné les tourments du jeune homme. Pour le distraire, ou peut-être pour lui montrer ce qu'était la vraie souffrance, il l'emmena à la carrière de pierre à chaux, toute proche, où Jean vit de ses yeux le travail d'esclave de ces hommes qui cassaient, sciaient la pierre, exposés aux tirs de mines, à la poussière, aux éboulis qui avaient déjà blessé ou tué nombre d'entre eux, dont sont propre père.

 

     Alors qu'il lui expliquait la formation des bancs rocheux, les invasions et retraits successifs de la mer, les soulèvements de la croûte terrestre, les érosions, ils furent témoins d'un accident, la dégringolade d'un bloc de pierre le long d'une pente, qui tua le vieux Lomba. Ils virent les carriers, les casseurs, les chaufourniers, se rassembler le long du passage du brancard.

 

     Quand Jean rentra près de Man, "il se sentit indiciblement las et recru de la laideur de la vie".

 

     L'adolescence de Jean fut pleine d'amours fugitives. Ainsi Geneviève chez qui il se réfugia après l'avoir rencontrée en rue par une pluie battante. Il avait accepté une tasse de café avec des tartines de confitures. Il lui avait caressé "les joues et la tête, lui donna un gros baiser, gauchement, sur le nez, entrevit les globes de ses seins par l'échancrure du corsage gonflé" et il s'en alla dès que la pluie cessa.

 

     Ce qui semblait l'avoir le plus marqué, ce fut l'amour que Marie-Jeanne avait éprouvé pour lui, sans qu'il le sache avant le jour où la mère de celle-ci vint annoncer sa mort à Marie Clarambaux. Elle raconta que Marie-Jeanne ne parlait plus que de Jean une semaine avant de mourir et que "ce fut son nom qu'elle souffla en mourant". "Jean n'avait pas deviné cet amour silencieux qu'il coudoyait presque chaque jour".

 

     En participant à la veillée du corps, un curieux sentiment s'empara de lui. A 20 ans, il vieillissait tout à coup, se sentant veuf. "Il avait enfin une âme d'adulte et voyait enfin clair en lui". Il prit conscience qu'avant cet évènement, mangé par la vie, l'amour et les livres, sa sensibilité s'était émoussée, qu'il ne s'émouvait plus de l'apparition amicale d'un voisin, ne sentait plus la douceur d'une main de maman, comme s'il était lui-même déjà en train de mourir. 

 

     Jean décida de ne pas poursuivre d'études supérieures, il réussit les examens pour être instituteur. Il postula pour un poste à l'école du village. Le Conseil le désigna à l'unanimité de préférence à l'autre candidat qui était un étranger au village.

 

     A cette occasion, on organisa une réception chez les Clarambaux. Man, aidée de Fulvie, une voisine, mit tout son coeur à la préparation de la fête. Fulvie avait été en service au château et elle connaissait les usages pour placer les invités à table : le vicaire, l'échevin de l'instruction, M. Nalonsart, ..."On met les femmes un peu partout, pour qu'elles fassent passer les plats. C'est ainsi chez les gens"[1].

 

     Pendant le repas, les conversations fusèrent. On dit à Jean qu'il aurait en main "la meilleure pâte d'enfants", futurs ouvriers pleins de bon sens qui, dans cent ans, changeraient la face du village. "Mais Jean Clarambaux songeait aux hommes de son village. Les uns sortaient comme des diables marrons de la mine d'oligiste et leur retour rougissait les chemins jusque dans les ramées humides des bois environnants. D'autres, le visage jaune, les pommettes et le nez cuits, avaient passé la journée ou la nuit dans l'enfer des fours à zinc. D'autres encore promenaient leur accoutrement noir entre les maisons et les haies : ils venaient des houillères de la rive droite du fleuve. Des Pierrots s'époussetaient en marchant : les hommes de la bonne chaux du pays qu'ils avaient arrachée toute rouge, à coup de fer, des chaufours. D'autres enfins, remontés des fosses à derle, polies et pures comme des catacombes de marbre, redescendaient les collines, un peu d'argile à leurs souliers et sous leurs ongles".

 

     M. Nalonsart y était allé d'un discours : "Car, Mesdames et Messieurs, le nouveau maître d'école commence seulement sa vie...".



[1] Et moi qui croyais que c'était pour leur donner à chacune un chevalier servant, par courtoisie et galanterie.

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