01/11/2007

Lecture : "Les gros sous" Yves GIBEAU

 

    

"Les gros sous", d'YVES GIBEAU.

(Roman écrit à Paris en juin-août 1953).

  

     Devant l'avancée rapide des troupes allemandes, les habitants du village des Rampagnes ont reçu l'ordre de partir en exode et de franchir l'Aisne aussi vite que possible avant que l' armée française ne fasse sauter les ponts.

 

     Ils se mirent en route sous la conduite de Irénée Barbreux, leur Maire, formant un convoi hétéroclite de "voitures lourdement chargées, de chariots, carrioles, tombereaux, charrettes, attelés d'un ou de plusieurs chevaux".

 

     L'adversité, ne semblait pas rendre le groupe plus solidaire. Au contraire, la promiscuité dans laquelle les nécessités du voyage les plongeaient ne faisait qu'attiser leurs dissensions préexistantes.

 

     Il y avait cette sordide histoire d'un trésor qu'aurait possédé le vieil Arsène Gobi et à laquelle Désiré Machu croyait dur comme fer surtout depuis le jour où le vieux avait donné une pièce d'or à Gilberte, la fille de Jules Bignon, pour la récompenser d'être venue faire le ménage chez lui alors qu'il était malade.

 

     Il y avait aussi, la xénophobie dont la plupart des habitants des Rampagnes faisaient preuve à l'égard de Stani et Gusta Kukak, deux polonais non naturalisés bien que demeurant en France depuis une vingtaine d'années. Elle ne fit que s'exacerber. En plus d'être étranger, ils reprochaient à Stani que le jour de la mobilisation, "il ne courût point s'engager dans la légion polonaise pour aider à défendre sa vraie patrie, et l'autre du même coup".

 

     Logeant successivement à Ville-en-Tardenois, Montmort, Coribert, ils arrivèrent à Orvillers où la femme et les enfants de Irénée Barbreux s'étaient déjà réfugiés en 14-18 chez les Corplaux. Même si elles n'avaient plus eu de contact depuis 1925, les deux familles étaient restées en amitié et en estime. Ils y séjournèrent quelque temps, répartis chez les habitants, aidant ceux-ci aux travaux de leurs fermes.

 

     On aurait dit que la relative oisiveté à laquelle ces paysans n'étaient pas habitués excitait en eux la médisance et la haine de l'autre. Ainsi l'idylle entre, Victor Machu, le fils de Désiré, et Lucie Rouillot, à laquelle leurs parents avaient toujours été fermement opposés, faisait maintenant l'objet de ragots scandalisés de la part de certains, parmi lesquels  Mathilde Nizard "dont la fille demeurait un exemple de vertu, sans doute à cause d'une totale absence de charme et de féminité".

 

      Réfugiés et soldats débandés n'arrêtaient pas de défiler sur la route du village. "Les Boches ont pris Reims, et les voilà près d'entrer dans Epernay". Les gens des Rampagnes reprirent la route.

 

     A la sortie du village, une torpille lâchée par un avion ennemi était tombée au beau milieu de la route sur une colonne de réfugiés faisant des morts, des blessés, détruisant des véhicules et tuant des chevaux.

 

     Les attaques aériennes devenaient de plus en plus fréquentes.

 

     Un mitraillage par des avions italiens fit encore des morts dont Yvonne, la fille des Mathieu  qui, au volant de sa voiture, avait évacué Sézanne où elle demeurait. Ils la retrouvaient, morte, par ce hasard tragique. Ils la rejoignirent plus loin dans la mort, eux-mêmes pulvérisés par une bombe. Il y eut encore d'autres victimes parmi les protégés de Irénée Barbreux.

 

     A Cerisiers, alors qu'ils se reposaient dans une ferme, un feu nourri d'artillerie les obligea à fuir en désordre à travers champs. Irénée Barbreux n'eut pas le temps de récupérer le vieux Gobi dans la grange sur laquelle les éclats d'obus pleuvaient. Ses chevaux s'emballèrent et il s'épuisa à les arrêter. Il était incapable de retourner chercher Arsène, ce dont profita Désiré Machu qui trouva l'occasion trop belle pour être seul avec le vieux pour tenter de lui arracher le secret de son trésor. Malgré les protestations du Maire, il brava la mitraille, lui d'ordinaire si peu courageux, pour aller récupérer le Gobi. Il tenta de le ramener dans une brouette, mais le vieux passa de vie à trépas. Fou de rage, Désiré Machu insulta, gifla le cadavre et lui cracha dessus. Il le fouilla pour vérifier s'il n'était pas porteur d'un testament ou d'un papier quelconque. N'ayant rien trouvé, il le bascula dans un fossé et reprit sa course pour aller retrouver les autres.

 

     Les fuyards finirent par se dire qu'ils risqueraient "moins à vouloir attendre les Allemands, serrés au fond d'une cave, qu'à ramper sans but sur les routes, mêlés à des convois militaires que traquaient les avions ennemis".

 

     Ils se sont arrêtés au village de Dilo, bien décidés à mettre fin à leur fuite inutile. Il y avait surnombre de réfugiés et peu de place pour s'installer à l'aise. Mais cela ne dura pas car au passage de soldats français qui se repliaient, annonçant l'arrivée prochaine des Allemands, les réfugiés leur emboîtèrent le pas. Ceux des Rampagnes eurent ainsi toute la place dont ils avaient besoin.

 

     Durant la nuit, les premiers Allemands vinrent au village. Les réfugiés se tenaient coi et faisaient mine de dormir dans la paille d'une grange. Ils ne furent pas inquiétés. Le matin, ces éclaireurs étaient partis mais il vint d'autres Allemands, plus nombreux. Contrairement à ce que craignaient les administrés de Irénée Barbreux, les Allemands se montrèrent courtois envers eux et leur offrirent même des bouteilles de vin et du champagne. Ravalant leur fierté, de peur de susciter leur colère et de subir des violences, ils adoptèrent un profil bas et, sans pour autant fraterniser, ils acceptèrent néanmoins de trinquer avec eux.

 

     Les Allemands partis et les vapeurs de l'alcool n'y étant sans doute pas étrangères, le Maire boxa copieusement Désiré Machu qui, une fois de plus, s'était montré très injurieux à son endroit à propos, entre autres, de Arsène Gobi et de son trésor. Il avala ensuite toute une bouteille de vin à la régalade et s'affala sur sa litière. Le lendemain matin, s'en voulant de s'être battu, se sentant responsable de la mort de plusieurs de ses administrés, notamment celle de Arsène Gobi, en ayant marre de tout, il sortit, muni d'une longe pour aller se pendre dans le bois tout proche. Ses amis devinèrent ses intentions, l' empêchèrent de les réaliser et le ramenèrent avec eux.

 

     Un mois après l'avoir fui en toute hâte, ils retrouvèrent enfin leur village. Ils avaient été mal accueillis partout sur le chemin du retour. Les villageois accusaient "les évacués, quels qu'ils soient, des dégradations, des pillages, de tous les torts causés à leurs demeures, et disaient, sans honte, préférer les Allemands".

 

     Chacun a fait le constat de ses dégâts, de ses pertes d'animaux et, bien sûr, Désiré Machu, obsédé à l'idée d'y trouver le trésor caché, s'est rendu sans attendre à la maison d' Arsène Gobi, un peu en dehors du village. Le maire ayant deviné son plan le surprit quand il était déjà entré. L'altercation fut vive mais le Machu s'en alla et Irénée cloua la porte avec de grosses planches.

 

     La position d' Irénée Barbreux devenait de plus en plus inconfortable en tant que Maire du village. C'est par son intermédaire que les autorités allemandes commandaient à la population toutes les corvées, les réquisitions de toutes sortes, le menaçant, lui, d'être conduit "à Thagnon, où il y a un très bon camp pour les Français comme vous qui ne veulent plus obéir à nos ordres". De l'autre côté c'est lui encore qui essuyait toutes les récriminations des villageois qui le taxaient de faiblesse à l'égard des Allemands, si ce n'est de collaboration. Pour ne rien arranger, le Machu faisait courir des ragots à son encontre et  tournait à son avantage l'histoire du magot du Gobi, en inversant les rôles tenus par le Maire et lui-même dans cette affaire.

 

     Les terres, en grande partie, avaient été confisquées et déclarées propriété des Allemands avec en prime l'obligation pour les villageois de les cultiver sous les directives d'un chef de culture allemand qui les faisait marcher à la baguette, faisant appel au feldwebel et à ses hommes quand il y avait de la mutinerie dans l'air. Une centaine de prisonniers français furent amenés au village, logés dans l'école des filles, pour participer aux travaux des champs.

 

     Désiré Machu s'acoquina avec quelques-uns d'entre-eux, leur raconta l'histoire du trésor du Gobi, et les persuada de le chercher avec lui. L'un d'eux était radiesthésiste et son pendule, constitué d'une alliance au bout d'un fil, indiqua qu'un trésor devait effectivement se trouver dans la maison. Une nuit, le radiesthésiste et un autre des prisonniers tentèrent de s'emparer du trésor pour leur propre compte, mais ils se firent abattre par des sentinelles allemandes.

 

     C'est Stani Kukak qui allait découvrir fortuitement le magot alors que les Allemands l'avaient enfermé, gardé par une sentinelle, dans la maison du Gobi, pour une histoire de drapeau français planté dans le clocher le 14 juillet. Il s'en était accusé pour éviter au Maire, qu'il aimait bien, de payer à la place du coupable qui ne se dénonçait pas.

 

     Libéré le lendemain, il revint à la cachette avec une carnassière pour emporter les pièces d'or. Machu le surprit, se mit à sa poursuite, ameutant les villageois au passage. Pour retarder ses pousuivants, Stani jeta des poignées de pièces sur lesquelles ils se précipitèrent pêle-mêle. Il venait de jeter la dernière poignée quand une sentinelle allemande le mit en joue et le coucha, raide mort.

 

Publié chez Calmann-Lévy en 1953.

Lu et relu dans une édition du "Livre de poche".

 

Raconté par : Guibert BODART, 01.11.2007.

 

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